Agriculture et usage de pesticides, quand les malades sont occultés

Alors qu’aucun produit phytosanitaire, en dehors de l’arsenic, n’est inscrit au tableau des maladies professionnelles du régime agricole, obtenir une indemnisation est une bataille difficilement gagnée. De plus en plus d’exploitants la mènent de front avec celle contre la maladie.

C’était l’époque où l’on se voyait déjà rembarrer le mildiou dans les affaires classées et l’oïdium avec. Pesticides, fongicides, herbicides débarquaient en renfort d’une agriculture qui avait écopé son lot de plaies et cherchait à se sécuriser.

« On traitait dès qu’un champignon pointait le nez », se souvient Jacky Ferrand, enraciné depuis loin en terres de cognac. C’étaient les années soixante-dix, le grand boom des phytosanitaires, dont la vigne compte encore aujourd’hui parmi les plus gros usagers. « On nous disait : allez-y, c’est sans risque. »

Les questions sont arrivées plus tard, à mesure que l’on rentrait avec les bras rougis d’avoir tripatouillé dans les sarments traités. « Mais c’est la venue de la maladie qui nous a tout fait remettre en cause », reprend l’agriculteur. Elle a fondu sur la famille en avril 2010, via un diagnostic lapidaire. Cancer de la vessie. C’est Frédérique, le fils de quarante ans, qui en a fait les frais. Il lutte, depuis, contre une tumeur au stade 4, qui a métastasé et lui bouffe la hanche. «  Il se bat, reprend son père, il a beaucoup de courage. Mais il est épuisé.  » Pour lui, le lien entre la maladie de son fils et les produits utilisés ne souffre d’aucun doute. Parce que lorsqu’il a su qu’il était viticulteur, son cancérologue a lâché : «  Ah, encore un…  »

Ils sont plusieurs, dans la région, à se croiser dans les services de cancérologie ou de neurologie. Pas un hasard si c’est en Poitou-Charentes, où courent 85 000 hectares de vignes, que s’est créée, le 19 mars dernier, l’associationPhytovictimes . Elle rassemble une centaine de personnes, agriculteurs ou salariés de l’agroalimentaire. Tous malades, qui d’une intoxication chronique, qui d’un Parkinson, qui d’un cancer. Et tous menant bataille pour que ces affections soient reconnues comme maladies professionnelles consécutives à l’exposition aux produits chimiques.

«  La chimie, c’est ce qui bloque  », relève Paul François, président et initiateur de l’association qui, en 2009, attaquait Monsanto en justice à la suite d’une intoxication fulgurante au Lasso (herbicide interdit en 2007). «  Quand il s’agit de faire reconnaître le lien entre un cancer des sinus et une exposition aux poussières de bois, ce n’est pas trop laborieux. Mais dès qu’il s’agit de phyto…  »

Le fait est là : en dehors de l’arsenic, interdit depuis 2001, aucun produit phytosanitaire n’est pris en compte par les tableaux des maladies professionnelles du régime agricole. Ces derniers excluent même des molécules que ceux du régime général reconnaissent, tel le monochlorobenzène.

Un facteur de lourdes inégalités sociales quand la prise en charge varie de 1 à 5 selon que la maladie est reconnue professionnelle ou non. Entre 2002 et 2010, quatre-vingts cancers, seulement, ont été classés comme maladie professionnelle par le régime agricole. Parmi eux, douze étaient consécutifs à une exposition à l’arsenic.

La prise en charge pour qui s’expose «  hors tableau  » reste possible. À condition de prouver un «  lien direct et essentiel  » entre la matière active et la maladie, ainsi que le caractère habituel de cette exposition. «  Autrement dit, il faut garantir qu’aucun autre facteur cancérigène – par exemple le tabac – n’entre en jeu et que l’exposition a été continue dans le temps  », explique Éric Ben Brik, spécialiste de la maladie de Parkinson, exerçant dans le service de médecine du travail du CHU de Poitiers. «  J’ai vu des dossiers refoulés sous prétexte que le pesticide incriminé n’est utilisé que d’avril à juillet…  »

Surtout, il faut déjà souffrir d’un taux d’incapacité supérieur ou égal à 25 %. Les services de médecine du travail, enfin, ne disposent pas de convention leur permettant de traiter les dossiers convenablement. «  Pour chaque cas, je compte une heure trente de consultation et plus de dix heures d’analyse des habitudes, pratiques et autres conditions de vie de mes patients, note le docteur Ben Brik. On est très loin des vingt-trois minutes imposées, c’est éthiquement intenable.  »

Le résultat est mécaniquement déductible : depuis 2004, 11 cas résultant d’une exposition à des produits phytosanitaires ont été pris en compte hors tableau. Un chiffre qui sous-estime largement la réalité, relèvent de nombreux médecins.

Les syndromes parkinsoniens secondaires, usuellement baptisés maladie de Parkinson, ne sont pas mieux lotis, toujours pas mentionnés dans les tableaux. Entre 2009 et 2011, le lien a pourtant été formellement établi entre leur survenue et plusieurs pesticides, dont le 2,4D, ou acide dychlorophénoxiacétique, connu pour entrer dans la composition de l’agent orange.

Côté cancer, les choses sont à un cheveu d’être aussi clairement dites. Leucémie et myélomes sont observés en excès dans la population agricole, et plusieurs études démontrent un lien entre certains fongicides et des tumeurs cérébrales. Mais les résultats se heurtent à la loi du nombre. Quatrième utilisateur mondial de pesticides, premier parmi les pays d’Europe, la France autorise pas loin de 4 000 produits, incluant près de 9 000 molécules. Un cocktail qui complique l’identification juridiquement indéniable du coupable.

Pour être convaincantes, les cohortes doivent porter sur un nombre de patients dépassant les centaines de mille. Agrican, la seule menée en France, n’est lancée que depuis 2005 et ne promet ses résultats définitifs que vers 2017, si tant est que ses budgets, rediscutés tous les trois ans, la mènent jusque-là.

En attendant, l’Union des industriels pour la protection des plantes (UIPP) ou, moins joliment nommé, le lobby hexagonal de fabricants de pesticides, ne manque pas de s’appuyer sur le flou. «  La polémique n’est pas fondée, estimait Jean-Charles Bocquet, son président, dans une interview accordée à l’Express en mars dernier. On parle de pesticides toxiques. Mais lesquels ?  »

Source : Marie-Noëlle BERTRAND, L’Humanité, le 3 octobre 2011

Repères.....
— > Lancée en 2005, la cohorte Agrican vise à déterminer l’incidence des cancers dans le milieu agricole. Elle couvre 180 000 personnes, sur 17 % du territoire français.
— > Publiés mi-septembre, ses résultats intermédiaires font ressortir une moindre mortalité par cancer chez les agriculteurs – du fait, notamment, d’un moindre tabagisme. Ils font cependant apparaître une surmortalité par cancer de la peau, ainsi que par cancer de l’œsophage et de l’estomac chez les femmes. Résultats définitifs attendus vers 2017.
— > En juin 2011, le conseil régional de Poitou-Charentes publiait une étude réalisée entre 2003 et 2007 montrant une surmortalité significative de la «  population vigne  », par rapport à la population générale, de 29 % pour la maladie de Parkinson et de 19 % pour les lymphomes.