Des codes-barres dans nos assiettes

Nombre de documentaires, depuis cinq ans, interrogent le business agroalimentaire : Le Cauchemar de Darwin, Le Marché de la faim, La Vie moderne, Le Monde selon Monsanto… Enquêtes de longue haleine ou portraits, ils font découvrir un monde rural qui s’efface, comme l’illustre Paul dans sa vie, remarquable ode à la lenteur dans le Cotentin, qui contraste avec Notre pain quotidien, édifiante descente aux enfers de l’hyperproduction, sans un commentaire [1].

En 2008, Food, Inc., de l’Américain Robert Kenner, décortiquait le même sujet par le menu. Des élevages en batterie aux rayons saturés des hypermarchés, tous soulignent que notre assiette en dit long sur la soumission de la chaîne alimentaire à la loi du code-barres.

Plusieurs documentaires récents complètent cet inquiétant tableau. Le Mystère de la disparition des abeilles [2] pointe les menaces qui pèsent sur la biodiversité. Dix-huit mois d’enquête à travers le monde montrent comment la mort de millions de ces insectes met en danger notre planète et notre alimentation. En effet, premier pollinisateur, indispensable pour les fruits et les légumes, l’abeille disparaît… Ce phénomène n’a rien de mystérieux : si plus de la moitié d’entre elles ont péri en Europe, si elles sont des millions à mourir sur les deux tiers des Etats-Unis, c’est avant tout en raison de la guerre menée à la nature, depuis 1945, par l’industrie agroalimentaire. La Chine et l’Argentine connaissent pareilles hécatombes, qui ne sont que les symptômes de l’utilisation massive de pesticides et de fongicides, de la monoculture, de la volonté de produire une abeille génétiquement parfaite, plus rentable, mais moins résistante à ses prédateurs naturels… « Votre santé, c’est la santé des abeilles ! » Le slogan des apiculteurs français prend tout son sens dans ce documentaire sur une des sentinelles de l’environnement qui a trouvé refuge dans les villes, moins soumises à la pollution chimique.

Paru dans la même collection « Histoires. Grandes enquêtes », Main basse sur le riz fait état des spéculations autour d’une denrée qui nourrit la moitié (pauvre) de la planète. Sont en cause le comportement des traders et la corruption organisée qui aura provoqué en 2008 une grave crise alimentaire en Afrique de l’Ouest [3]. La même année, les cours du soja, du blé et du maïs s’envolent à la suite de la décision de convertir une partie de la production céréalière en carburant : l’éthanol. Ce choix est effectué alors même que les stocks mondiaux sont passés sous le seuil critique des quarante jours, n’assurant plus la sécurité alimentaire de la population ! La flambée des prix provoque alors des mouvements sociaux, dont le paroxysme est sans doute les émeutes de la tortilla au Mexique. Comment en est-on arrivé là ? Comment nourrir les huit cents millions d’Africains, les deux milliards de Chinois à l’horizon 2050 si l’on privilégie l’agrocarburant ? « Le modèle agro-industriel mène à la fin de l’homme ! », prophétise le Brésilien Flavio Valente.

En clair, se dirige-t-on vers un « crash alimentaire » ? Tel est le fil conducteur du film haletant d’Yves Billy et Richard Prost [4]. On y retrouve, entre paroles d’experts internationaux et témoignages de terrain, les mêmes fantômes : Monsanto et ses organismes génétiquement modifiés (OGM), l’ancien président américain George W. Bush, l’Union européenne, la bourse de Chicago et les transnationales, tous les affameurs de plus de la moitié des humains. « Même les vaches à lait, ça ne marche plus ! », s’inquiète un paysan de Mongolie. C’est dire.

Source : Jacques Denis, Le Monde diplomatique, juillet 2010.





[1Sortis en 2005, ces deux documentaires sont disponibles en DVD : www.filmsduparadoxe. com

[2Le Mystère de la disparition des abeilles, de Mark Daniels, Arte Editions, Paris, 2010, 90 min + bonus, 15 euros.

[3Main basse sur le riz, de Jean Crepu et Jean-Pierre Boris, Arte Editions, 2010, 82 min, 14,99 euros. Lire Jean-Pierre Boris, « L’Afrique, le riz et le marché mondial », Visions cartographiques, les blogs du Diplo, 7 avril 2010.

[4Vers un crash alimentaire, d’Yves Billy et Richard Prost, Andanafilms, Lussas, 2010, 80 min, 18 euros.