Interview d’Arnaud Apoteker, responsable de la campagne OGM de Greenpeace France

La question des organismes génétiquement modifiés, Arnaud Apoteker l’a connaît par cœur : depuis 15 ans, c’est Monsieur OGM au sein de Greenpeace. Plus réfléchi qu’alarmiste, il fait un point pour developpementdurable.com sur la situation dans l’agriculture et l’alimentation, expose l’action de Greenpeace, et précise sa pensée sur un sujet polémique…

developpementdurable.com : Quelle est précisément le positionnement de Greenpeace vis-à-vis des OGM ?

Arnaud Apoteker : Greenpeace s’oppose à la dissémination des OGM dans l’environnement : leurs conséquences écologiques à long terme sont totalement inconnues, et imprévisibles. Il faut savoir que nous sommes en face d’une science relativement jeune et imprécise. Les OGM, contrairement à ce que l’on nous fait croire, sont un « bricolage génétique ».

En revanche, Greenpeace ne s’oppose pas aux OGM utilisés dans une visée thérapeutique, à la seule condition qu’ils soient réellement confinés, c’est-à-dire utilisés dans des bioréacteurs, par exemple. Nous ne refusons pas la technique en soi, maïs la dissémination des organismes génétiquement modifiés sur de grands espaces à travers la planète, transformant notre écosystème en espèce de laboratoire et la population humaine en cobaye.

dd.com : Quelle différence faites-vous entre OGM pour l’agriculture et OGM à visée thérapeutique ?

A. A. : La différence pour Greenpeace se situe au niveau du contrôle : il y a une différence entre dissémination incontrôlée parce qu’incontrôlable et recherche scientifique en milieu confiné.

dd.com : 36 nouvelles variétés de maïs transgéniques MON810 ont été inscrites dans le catalogue officiel des semences. Pouvez-vous nous expliquer la spécificité de ce maïs ?


A. A. :
Le MON810 est un maïs qui a été génétiquement modifié afin de fabriquer lui-même son insecticide et ainsi se protéger des attaques de son ennemi naturel : la pyrale du maïs. Dans le Sud-Ouest de la France principalement, la pyrale occasionne des pertes considérables aux agriculteurs parce qu’elle est difficile à éliminer par des moyens chimiques classiques : la larve s’insinue dans le maïs et dévore les tiges de l’intérieur. Le maïs MON810 est pratique dans le sens où la toxine sécrétée est fatale à la pyrale.

L’inquiétude que nous avons, de façon générale, concerne le manque de connaissances scientifiques de l’impact des OGM sur l’environnement. Les changements opérés sur le génome sont en réalité peu maitrisés. Par exemple, le soja OGM, cultivé aux Etats-Unis, souffre de rendements très faibles quand il fait chaud et sec… sans que l’on comprenne pourquoi. Un certain nombre d’impacts ne peut apparaitre qu’en cas de stress du climat ou de l’écosystème.

Pour en revenir au MON810 spécifiquement, l’insecticide sécrété est synthétisé 24h/24 dans chacune des cellules du maïs. Or il y en a des milliards par épi. Autant dire que la quantité d’insecticide présente dans un seul champ est sans commune mesure avec ce que l’on utilisait auparavant. De plus, le contact permanent de l’insecte avec l’insecticide provoque des résistances.

Enfin, un autre phénomène a été observé : le remplacement de l’insecte ravageur par d’autres parasites, ce qui impose d’utiliser de nouveaux produits toxiques. Il y a un risque de surenchère avec tous les problèmes que cela sous-entend : empoisonnement des sols et des eaux, etc.

dd.com : Quel peut être l’impact sur la santé humaine ?

A. A. : Aujourd’hui, il n’y a pas de preuves de la toxicité de ce maïs sur la santé humaine. De la même façon qu’il n’y a pas d’éléments qui nous prouvent son innocuité. C’est cela qui permet de faire accepter le fait que la population serve de cobaye. Le peu d’études menées sur le sujet sont contestées et donnent lieu à de véritables « bagarres » scientifiques autour des données : certains notent des différences physiologiques entre animaux nourris avec ou sans OGM, d’autres expliquent que ces différences ne sont pas statistiquement significatives.

Sachez tout de même que ces recherches se contentent systématiquement des données fournies par les fabricants eux-mêmes. Une seule source : un problème en soi…

dd.com : Quelles sont les différences physiologiques observées ?

A. A. : Des expériences ont été menées sur des rats pendant 90 jours et des différences dans la composition sanguine et le poids des organes (reins et foie) sont apparues. N’oublions pas que le foie et les reins sont nécessaires à la détoxification des produits consommés.

Constater des variations au bout de seulement 90 jours de test, cela devrait nous inciter à entreprendre des études à plus long terme.


dd.com :
Il y a polémique concernant l’inscription du maïs T25…

A. A. : Cette inscription est très dangereuse : cet organisme n’a fait l’objet d’aucun moratoire. La France a une responsabilité énorme sur cette affaire : en inscrivant cet OGM sur son catalogue, elle l’impose à toute l’Europe car il est automatiquement inscrit sur le catalogue européen. Il va y avoir ainsi une prolifération du T25. Et c’est un OGM dont on peut douter de la qualité puisqu’en 12 ans, aucune variété n’avait été enregistrée sur le catalogue d’un pays membre.

Petite précision : le Brésil vient de suspendre son utilisation sur son territoire.


dd.com :
Comment qualifieriez-vous la position actuelle de la France vis-à-vis des OGM ?


A. A. :
La position française peut être qualifiée de schizophrène. Le pays ne cesse de multiplier les initiatives éco-responsables et adopte une posture précautionneuse. Mais dans le même temps, elle défend son industrie semencière, agrochimique et biotechnologique. Il y a ainsi perpétuel mouvement de balancier.

Cette schizophrénie reflète aussi une sorte de cacophonie gouvernementale : contrairement à des pays comme l’Autriche ou la Hongrie, où le consensus des décideurs politiques sur la nécessité d’interdiction des OGM est fort, le choix français est une sorte de compromis flou entre visions environnementaliste et industrielle.

dd.com : Et en Europe, peut-on parler de « retour en grâce » des OGM ?

A. A. : Certainement pas auprès de la population ! Les citoyens européens restent majoritairement opposés aux OGM et le manifestent de façon claire : il suffit de se baser sur les sondages.

En revanche, la nouvelle Commission européenne, dirigée par José Manuel Barroso (président depuis 2004, ndlr), est de longue date un soutien à la cause OGM. Les seuls commissaires qui ont exprimé des réticences sur certains organismes ont été évincés. Il y a une véritable volonté, au niveau de la gouvernance européenne, de faire passer les OGM en force contre l’avis de la majorité des Etats-membres et de leurs citoyens.

dd.com : Action coup de poing à la rentrée ?

A. A. : Vous comprendrez que Greenpeace ne dévoile jamais à l’avance ses intentions de manifestations publiques ou autres. Ce qui est certain, c’est que nous allons réclamer très fermement au gouvernement français le retrait de ces variétés nouvellement autorisées. Nous exigerons l’application immédiate d’une clause de sauvegarde sur le maïs T25 afin de s’assurer que l’arrêté signé cet été ne conduise pas à une mise en culture à la prochaine saison.

dd.com : Un monde sans OGM est-il possible ?

A. A. : Un monde sans OGM est possible mais surtout nécessaire. Cela dépasse la seule question des OGM : il s’agit plus globalement de la vision qu’on a de l’agriculture de demain, d’une agriculture saine et en quantité suffisante pour l’ensemble de la planète. Garantir la sécurité alimentaire passe immanquablement par la qualité de l’environnement, des sols et de l’eau, grâce auxquels nous pouvons cultiver. Il faut orienter toute notre agriculture vers un changement de paradigme loin de toute dépendance aux produits chimiques et au pétrole, voué à se raréfier.

dd.com : Un retour en arrière est-il envisageable ?

A. A. : Les cultures d’OGM sont très présentes mais pas le problème n’est pas irrémédiable : elles représentent moins de 10 % des terres cultivées dans le monde. Et Il n’y a véritablement que trois cultures principales concernées aujourd’hui par les OGM. Si l’on considère la situation avec un peu de distance, ce n’est certainement pas le raz-de-marée mondial insurmontable qui nous est souvent décrit. Par ailleurs, il y a 15 ans, les OGM n’existaient pas. Le soja est devenu OGM à 60 % au niveau mondial mais rien n’empêche de repartir dans l’autre sens.

Les Etats-Unis et le Brésil, qui ont clairement fait le choix du transgénique, parviendront à démontrer au monde une seule chose : cette option agricole est intenable car non durable. Notre travail consiste à provoquer une prise de conscience afin de réaliser une transition le plus rapidement possible. Cela sous-entend bien évidemment des difficultés. Mais cela signifie surtout que nous devons prendre dès aujourd’hui des décisions politiques et opérer des réorientations de la recherche agronomique. Nous devons repenser notre manière de produire et de distribuer l’alimentation. Cela représente un immense chantier mais il est le seul qui soit à même d’assurer notre sécurité alimentaire avenir…

Source : Propos recueillis par Emmanuelle Outtie, developpement durable.com, août 2010