Une terre sans intestins

Cinquante ans après Printemps silencieux, de la biologiste américaine Rachel Carson, un des livres pionniers et fondateurs de l’écologisme, la symphonie en sous-sol est à son tour de plus en plus silencieuse. Abus de biocides, façons culturales erronées, modification des horizons du sol par l’utilisation d’engins lourds, de nouvelles observations servent d’alarme en nous enseignant que toute la faunule de l’humus, et notamment les vers de terre, sont en grave déclin. Ces disparitions bio-indiquent la mort biologique des sols. Plus d’abeilles dans les airs, plus de lombrics dans les sols, nous faisons table rase et le piège se refermera sur nous-mêmes.

Lombrics, bousiers, humus, compost et bio-fertilité

L’actu est aussi sous terre, sous ce plancher des vaches que nous foulons et cultivons sans trop nous soucier de son extrême fragilité, à cause d’une fâcheuse tendance à être dans la lune, à avoir la tête dans les étoiles et à considérer comme normal que la Terre nourricière continue à nous nourrir sans qu’on ne lui doive rien. Seulement voilà, tout comme biosphère, la terre est une matière éminemment vivante. Ainsi maltraitée, surexploitée, empoisonnée, surchargée et piétinée, cette Terre nourricière l’est de moins en moins. Au rythme où nous allons, au régime avec lequel nous la traitons, demain exsangue, elle ne le sera peut-être plus du tout.

Une Terre sans intestins

Les lombrics (vers de terre) sont les intestins de la Terre et de la terre, la clé de la fertilité des sols, qu’ils façonnent, qu’ils aèrent, en ingérant et en digérant les particules organiques. Avec les gastéropodes et bien d’autres, ils constituent les agents essentiels de l’humification (l’humus est la base de l’alimentation de l’édaphon), responsables de la structure grumeleuse par la construction vivante du sol. Le lombric ayant la faculté de se nourrir de plantes en décomposition et de les transformer en compost, en traversant son tube digestif la matière organique s’enrichit aussi d’une flore microbienne très active qui favorise la fabrication des phytonomes indispensables à la croissance des plantes. Mais les lombrics et tous les décomposeurs primaires n’abondent que dans des terres saines.

Les lombrics sont là depuis 700 millions d’années. Il en existe 4 000 espèces, dont une australienne mesure trois mètres. Les vers de terre, à eux seuls, représentent 70 % de la masse totale des animaux terrestres. Si l’on mettait tous ces animaux, humains compris, sur le plateau virtuel d’une balance, ce sont les lombrics mis sur l’autre plateau qui pèseraient le plus lourd ! Ils sont donc d’un intérêt hautement supérieur à celui, tout à fait dérisoire et sans plus de raison d’être, d’Homo sapiens. Une prairie permanente non contaminée peut en compter de 150 à 400 spécimens par mètre carré, soit de 1,5 à 4 millions d’individus par hectare, ce qui représente une masse d’une à trois tonnes de vers, soit pour la France entre cent et deux cents millions de tonnes. À l’opposé, un champ de céréaliculture agrochimique ou l’un de ces vignobles empoisonnés qui font la gloire du coq gaulois, n’en contiennent plus qu’un à trois individus au mètre carré, c’est-à-dire 130 fois moins.

Et la mutation racinaire ? Via les bactéries, la mutation du système racinaire, encore peu étudiée, est gravissime. Tandis que la communication de Monsanto nous assène ses contre-vérités et tente de nous faire accroire à la non-dangerosité de ses inventions, on découvre en Suède des lombrics morts sur des cultures de maïs résistant Roundup.

Quant au tassement induit par l’usage d’une mécanisation d’engins lourds, il entraîne une perturbation de la vie du sol par la réduction du taux d’oxygène indispensable au maintien de la faunule vivant tant dans la litière que des vers travaillant verticalement et en profondeur.
Les vers de terre sont des auxiliaires inespérés. Creusant d’interminables galeries, certains scientifiques estiment que de nombreuses inondations pourraient être évitées si nous ne les détruisions pas. Leurs galeries peuvent en effet absorber en partie les crues des fleuves, créant par un effet d’éponge des zones tampon non négligeables.

Alerte : la merde n’est plus comestible !

Les bousiers, coléoptères coprophages, sont d’autres aérateurs du sol. Bouses et crottins étant de plus en plus inconsommables en raison des produits vétérinaires qui empoisonnent le bétail, ces insectes sont en train de disparaître définitivement de nos prairies. En France, en 2000, 1 391 tonnes d’antibiotiques ont été vendues sous forme de spécialités vétérinaires. La fin des merdes annonce le début de la faim… Il n’y a rien d’étonnant à ce que la faunule ait désertée de tels milieux infects où la merveilleuse décomposition est remplacée par un dopage chimique !

Recours au compost : il y a urgence !

Le compost est le produit de la décomposition et de l’humification dans des conditions appropriées d’un mélange de matières organiques (comme entre autres des résidus verts, des déchets de cuisine, du fumier ou du lisier), par des micro et macro organismes. C’est aussi un facteur de recyclage. La culture sur compost, utilisé comme engrais, est de loin la plus efficace en terres pauvres. Son apport en matière organique améliore la structure du sol et la biodisponibilité en éléments azotés. La pédofaune (arthropodes, lombrics, etc.), les champignons et les micro-organismes, dynamisés par l’oxygène, sont plus actifs dans leur rôle de décomposeurs de la litière au profit de l’humus. Le mariage compost-paille-azote donne vie au sol par une humidité tempérée et une reconstitution humique, ce qui engendre rapidement une végétation luxuriante. L’élaboration du compost nécessite un bac ou un silo ouvert, et disposé en un lieu ombragé. Une grande fosse au sol peut faire l’affaire, mais cette méthode ancestrale occasionne des fuites de matières azotées par lixiviation. L’ouverture est recouverte d’une bâche maintenue par des cailloux. Une humidité idoine doit veiller au processus qui est rompu par un excès ou un manque. Plusieurs fois l’an, il convient de retourner le tas pour réactiver l’action du compostage, en aérant et en mélangeant.

La permaculture : une recette idéale

L’agriculture naturelle ou synergétique, établie par le microbiologiste et agriculteur japonais Masanobu Fukuoka, est excellemment adaptable à tous les bioclimats, y compris à ceux des terres sèches. La synergie, c’est ici l’action simultanée d’éléments indépendants que sont les plantes vasculaires, les micro-organismes, la faune, la flore du sol, l’humus, lesquels ont ensemble un effet plus grand que la somme de leurs parties.

Dans ce système agricole clairvoyant, on cultive les plantes dans un sol sauvage qui s’auto-fertilise perpétuellement et se travaille de lui-même. Il n’y a donc pas de labeur du sol, ni de labour : c’est la faune du sol qui s’en charge, les lombrics et autres nobles décomposeurs. On permet aux cycles biochimiques du sol, ainsi qu’aux mycorhizes des plantes, de se produire sans être perturbés par une aération excessive ou par un engraissage malvenu. Les apports en fumier, en compost, et tout autre engrais même biologiques, sont alors superflus puisque la cause primordiale de destruction de l’humus et de sa faune productrice qu’est le travail conventionnel du sol, est abandonnée. Dans la Nature, le sol est toujours couvert de végétation, vivante ou morte. De même, en agriculture synergétique (ou biodynamique), on protège le sol contre l’érosion par le vent, par la pluie, contre le dessèchement par le soleil et contre l’envahissement par les herbes indésirables, grâce à un mulch, qu’il soit de paille, de foin sans semences, de laine, de carton, de broyat de broussailles, voire de trèfle rampant. Cette couverture du sol va se décomposer par l’intervention des micros et des macros organismes qui vivent en quantités innombrables dans un sol non perturbé et vont ainsi créer l’humus microbien, puis l’humus stable, base de la fertilité des sols. On parle de compostage en surface et sur place. Pour semer et pour éclaircir, on écartera ce mulch pour le replacer ensuite. Une grande diversité de plantes (légumes, fleurs compagnes, plantes aromatiques, etc.) sont cultivées en association et en rotation. Rien n’est jamais enfoui. Les plantes se décomposent là où elles ont vécu. Plus il y a de plantes et plus elles sont diversifiées et mélangées, plus le sol est vivant et se nourrit de lui-même. Le désherbage des plantes intruses se fait à la main par arrachage. On les ajoute à la couche de mulch sauf quand elles sont en graines. La présence de ces herbes diminue d’année en année, car c’est le travail du sol qui fait remonter les graines en surface là où elles vont germer.

Pour débuter un jardin en synergie, on peut procéder de différentes manières. S’il y a une végétation existante, on s’en débarrasse, soit par des soins du sol les plus superficiels possibles, soit en faisant intervenir des animaux domestiques comme des poules, soit encore en recouvrant le sol avec des cartons ou des tapis. On peut aussi recourir à la technique des plates-bandes surélevées. Ces plates-bandes de la hauteur de la couche humifère (plus elles sont hautes, plus les plantes peuvent y enfouir leurs racines profondément) et d’une largeur telle que l’on peut facilement en atteindre le centre (1,20 m), seront installées une fois pour toutes. Comme on marche sur les chemins et plus jamais sur les plates-bandes, le sol ne se compacte pas et reste bien aéré. Par contre, dans d’autres jardins, les cultures sont au niveau des sentiers. Pour une grande superficie, il n’y a même plus distinction entre plate-bande et sentier. Chacun peut adapter la méthode selon le sol, le climat, les dimensions du terrain et ses propres besoins.

L’agriculture synergétique s’intègre dans la conception écologique des espaces semi-naturels et cultivés qu’est la permaculture. Elle représente un idéal sans compétitivité.

Source Michel Tarrier, Notre-planete. info, le 2 décembre 2009