OGM : LA CONTROVERSE DE LONG EN LARGE

Source : Nouvel Obs’OGM : LA CONTROVERSE DE LONG EN LARGE, Mai 2009

JEAN-CLAUDE JAILLETTE (1) , Chef du service "Société " à l’hebdomadaire Marianne, vient de publier « SAUVEZ LES OGM » préfacé par Axel Kahn (Hachette Littérature). ( photo à gauche ). Il défend le considérable progrès que constitue à ses yeux la technologie OGM jaillette.jpget dénonce une offensive idéologique irraisonnée.

CHRISTIAN VELOT (2) , Maître de conférence en Génétique Moléculaire à l’Université de Paris Sud , a publié peu avant « OGM, TOUT S’EXPLIQUE » aux Editions Goutte de Sable, préfacé par Gilles-Eric Séralini et Jacques Testart.. Il est favorable à la clause française de sauvegarde sur le Maïs Monsanto 810, et détaille les « doutes sérieux » concernant les effets environnementaux et sanitaires de ces plantes génétiquement modifiées

Deux thèses irréconciliables.
Deux convictions.
Deux bons livres.

Ce débat qui clive de manière inouïe les scientifiques, les politiques, les consommateurs et les citoyens est nécessaire. Encore faut-il avoir la patience d’entendre chacun des arguments avancés. Et ne pas en rester aux caricatures et aux simplismes véhiculés parfois de part et d’autre.

Ce long échange, vif , courtois mais sans langue de bois, ne permet peut-être pas de conclure. Mais il aide à penser les enjeux imposés par les applications des techno-sciences dans notre vie quotidienne.

Grand merci à Christian Vélot et à Jean-Claude Jaillette d’avoir joué le jeu pour le Nouvel Observateur.

Guillaume Malaurie

Nouvel Observateur / Question préalable à vous deux : à force d’employer le terme OGM a tout va, on risque les amalgames et les simplifications outrancières. Dans votre livre, Christian Vélot, vous rappelez que le mode de production de l’insuline en laboratoire via la technique OGM, ce n’est pas la même chose que de fabriquer des maïs génétiquement vélot book.jpgmodifiés. D’un côté, dites-vous, il y a un « OGM outil » fiable et de l’autre un « OGM produit » dont est en droit de se méfier. Et de son côté, Jean Claude Jaillette, estime que si l’on a pas à exiger sur les OGM actuels les mêmes tests que ceux auxquels on soumet les médicaments, il faudrait l’envisager sur les OGM végétaux de 2° et 3° génération...

« On mange des OGM sans le savoir »

Christian Vélot : En préambule, je dirais que l’on peut maîtriser parfaitement un geste technique mais pas forcément ses conséquences. Maintenant, il est parfaitement exact qu’il y a une grande différence entre un OGM agricole et nombre d’ OGM pharmaceutiques. Quand on fait d’une protéine un médicament en recourant à une technique OGM pour soulager une maladie chez des hommes ou des animaux, on le fait dans un tube à essai. Le cas le plus exemplaire, c’est l’insuline. Ça fonctionne depuis quinze ans et ça marche très bien. Mais attention. D’abord cette insuline est produite dans des espaces confinés. En laboratoire. Ensuite, si elle est bien fabriquée à partir de cellules modifiées génétiquement, ce n’est pas un OGM. L’OGM est ici utilisé comme un outil.

D’autre part, l’insuline produite est un médicament et donc soumis à des vérifications et des tests d’innocuité rigoureux. Mieux, comme il y a toujours prescription médicale, il y a traçabilité. On peut donc suivre les effets à long terme sur la santé humaine. Il en va tout autrement des OGM agricoles. Ce sont des « OGM produits ». Des plantes génétiquement modifiées. Et lorsqu’on les met dans les champs, dans les assiettes ou dans la nourriture des animaux que l’on mange, cela soulève inévitablement des questions d’ordre environnementales et sanitaires. On peut ne pas être d’accord sur les réponses, mais les questions, elles, ne sont pas escamotables. D’autant qu’il n’y a pas pour les OGM agricoles de tests particuliers exigés. Que nous ne disposons d’aucune traçabilité puisque le consommateur mange des céréales, du soja ou du maïs génétiquement modifiés sans même le savoir.

Nouvel Obs : Il y a donc bien OGM et OGM. Et il faut se garder des amalgames.

Christian Vélot/ Dans les deux sens. On ne peut pas se prévaloir du succès de cette insuline fabriquée grâce à un OGM outil pour invalider les questions posées sur les OGM agricoles. Or c’est très fréquent. Tout ceci est nécessaire au débat mais pas facile à synthétiser posément en trois minutes sur un plateau TV ....

Jean-Claude Jaillette : Là, on est d’accord. Ce débat mérite qu’on lui accorde du temps. Moi , mon propos, ce sont ces OGM agricoles qu’on est en train, en France, de passer à la trappe d’une manière qui me semble injustifiée et expéditive. Ma question, c’est pourquoi cette polémique prend-elle un tour aussi violent allant jusqu’à la destruction en toute illégalité des récoltes. Il me semble que ce positionnement procède en définitive d’avantage de l’idéologie que du doute scientifique raisonnable. Ce dont je suis persuadé, c’est qu’on ne peut pas « désinventer » une technologie qui a fait ses preuves et que la majorité des scientifiques considèrent comme fiable. OGM martine-et-les-ogm.jpgEt sans dommage sur la santé. Mais l’accumulation d’études favorables et rassurantes n’y font rien. A chaque fois, le camp anti OGM les conteste. Demande un complément d’information. Revendique une nouvelle expertise. Et encore une autre. Peut-on rassurer des personnes qui ne souhaitent pas l’être ?

Christian Vélot /Là on commence à ne plus être d’accord. Je ne crois pas que la majorité des scientifiques soient des inconditionnels des OGM. Il me semble que l’on peut parler de deux minorités. Celle qui émet des doutes et l’exprime haut et fort. J’en fais partie. Je l’assume d’autant mieux que je n’ai jamais cru que la science soit neutre. Elle est jalonnée de nécessaires controverses. Souvenez vous de celle qui entoura l’amiante : il y avait aussi des scientifiques pour dire que le danger était à peu prés inexistant. La controverse sur les OGM est sérieuse. Face au camp des sceptiques et des critiques, il y a ceux qui affirment n’avoir aucun doute et qu’on peut dormir tranquille. Ils sont tout autant minoritaires que nous le sommes. Quand bien même il mettent en avant des certitudes.

Parmi eux, il faut bien le dire, certains sont engagés dans l’aventure économique OGM. Ils ont donc intérêt à ce qu’elle prospère. D’autres ont simplement une approche que je qualifierai sans être péjoratif de scientiste. Ils estiment tout ce qui sort d’un labo, c’est bon à prendre. Et à appliquer. Au milieu, il y a la grande majorité des chercheurs, silencieuse le plus souvent, qui s’interroge. Certains penchent plutôt pour les OGM. D’autres ont des réserves petites et grandes. Ça dépend d’ailleurs beaucoup des spécialités.

« La transparence contre le conflit d’intérêt »

Jean-Claude Jaillette/ Ne caricaturons pas les situations. Les conflits d’intérêt existent. Mais lorsqu’ils surgissent à l’ Efsa (Autorité européenne Ogm 1afssa_3.jpgde sécurité des aliments) ou à l’ Afssa (Agence Française pour la Sécurité Sanitaire des Aliments), eh bien, les intéressés en font état et, généralement, ils se retirent lorsque la délibération les concerne. Quand Martin Hirsch était le patron de l’Afssa en 2004, il était très sourcilleux sur ces procédures. La question, ce n’est pas l’indépendance idéale de chercheurs qui ne déposeraient jamais de brevet et travailleraient tous dans la solitude de leurs bureaux. Non, la seule exigence qui vaille, c’est la transparence. La clarté sur la qualité de chacun. Sur les attaches de chacun. Pour le reste, mieux vaut avoir des experts compétents, impliqués dans la recherche de pointe, pour prendre des décisions.

Christian Vélot / J’entends bien. Mais pourquoi dans le Haut Conseil des Biotechnologies qui vient d’être institué, tous les scientifiques candidats venant du Criigen (Comité de Recherche et d’information Indépendant sur le Génie Génétique ) ont-ils été retoqués ? Je ne conteste pas les compétences de ceux qui ont été retenus. Mais il me semblerait normal qu’il puisse y avoir un certain équilibre entre les experts plutôt réservés et les autres plutôt très favorables. Ce n’est pas le cas.

Jean-Claude Jaillette/ Sans doute parce ceux qui sont favorables sont plus nombreux que les autres. Exemple : pourquoi 14 des 17 membres du Comité de préfiguration du Haut Conseil en Biotechnologie ont-ils démissionné quand ils ont entendu le sénateur Jean-François Le Grand (Ump) ( alors Président de la Haute autorité provisoire sur les OGM) qui s’exprimait en leur nom évoquer des « doutes sérieux » et des incertitudes sur les OGM ? Pourquoi se sont sont-ils estimés trahis ? Expliquez-moi pourquoi l’écrasante majorité de scientifiques du Comité a bravé le pouvoir politique qui souhaitait entendre que les OGM étaient suspects pour justifier la décision d’un moratoire français sur les OGM ? 14 sur 17, ce n’est pas rien.

« Les experts ne donnent que des avis. Ils ne décident pas »

Christian Vélot /Le Sénateur Jean-François Le Grand a reconnu qu’il aurait sans doute dû, lors de sa déclaration, marquer une pause plus nette entre ce qu’il disait au nom du Comité et ce qu’il disait en qualité de politique. Moi, ce qui me frappe dans cette affaire, c’est que ces experts se vivent comme faisant partie d’un comité décisionnel. Axel Kahn - que je respecte scientifiquement - avait eu la même réaction à la présidence de la CGB (Commission du génie biomoléculaire ) quand il avait donné un avis favorable sur le Bt11 et que le Ministère ne l’avait pas suivi. Il avait démissionné. Or, faut-il le rappeler, les Comités Consultatifs donnent des avis. Aussi importants soient-ils, ce ne sont que des avis. C’est aux politiques de trancher dans un sens ou un autre.

« 150 études attestent de la fiabilité des OGM »

Jean-Claude Jaillette/ Sans doute, mais ils ont droit à ce que leurs conclusions ne soient pas dénaturées. D’autant que s’agissant du Maïs OGM, et contrairement à ce qu’a dit le sénateur Le Grand, rien ne permet de mettre en cause son innocuité. en l’état actuel des connaissances. Plus de 150 études l’attestent. Et l’on a quinze ans de recul sans pépin ! C’est tout bonnement l’application du principe de précaution tel qu’il est défini dans notre constitution.

Christian Vélot /Encore faut-il prendre en compte toutes les connaissances, le fait qu’on ne maîtrise pas tout. Et ques les évaluations soient conduites correctement. Là où je suis d’accord avec ce qui vient d’être dit, c’est que le principe de précaution doit s’appliquer « en l’état actuel des connaissances »...

Jean-Claude Jaillette/ J’en suis heureux. Reconnaissez qu’on occulte souvent cette clause. Et c’est ennuyeux car il est tout de même difficile de se prononcer sur l’état supposé des connaissances à venir !

« Prenons le temps de lever les doutes. Où est donc l’urgence ? »

Christian Vélot / On est obligé de se fier à se qu’on connaît aujourd’hui, j’en suis d’accord. Mais il convient, j’insiste, de justifier de l’utilité sociale d’une nouvelle technologie. Pour les antibiotiques, on a foncé en avant en commettant certains excès après guerre. Reste qu’on a sauvé des vies : les avantages l’ont emporté sur les inconvénients. Mais pour les OGM, où est l’urgence ? Où est l’attente ? Qu’est ce qui nous oblige de trancher à la va vite ? Et de passer outre les nouvelles questions qui se posent ici et maintenant dans la communauté scientifique ?

« L’urgence ? 9 milliards de bouches à nourrir en 2050 »

Nouvel Observateur/ Justement, et c’est d’ailleurs l’argument cardinal d’Axel Kahn dans sa préface au livre de Jean Claude Jaillette : l’urgence serait de se préparer à ravitailler une planète qui comptera 9 Milliards de bouches à nourrir en 2050. Peut-on y parvenir sans maximiser les rendements y compris grâce aux biotechnologies ?

« Les OGM, c’est moins de pulvérisation de pesticides... »

Jean-Claude Jaillette : J’ajoute un autre argument sur l’urgence : la santé des agriculteurs. Ceux qui produisent du coton traditionnel en Inde Ogm coton-inde.jpgau milieu des pulvérisations de pesticides en savent quelque chose. Le succès des cotons OGM ( sur 35 millions d’hectares de coton cultivés 15 millions sont OGM ) , c’est la possibilité d’augmenter le rendement de 50% et de préserver et les hommes et les sols de la chimie des produits phytosanitaires ...

« ... mais ca multiplie l’usage des herbicides »

Christian Vélot /. Ce que vous dites est recevable pour le coton OGM dit Bt qui est une plante uniquement insecticide. Mais je vous rappelle que les OGM uniquement insecticides ne représentent que 18% des OGM cultivées. Les aures en revanche sont soit rendues tolérantes aux herbicides soit à la fois insecticides et tolérantes aux herbicides. Ce qui du coup permet l’utilisation massive d’herbicide. Les statistiques officielles canadiennes nous montrent même que la vente de ces herbicides a augmenté de 41% en cinq ans ! En somme, plus on cultive des OGM et plus la consommation d’herbicide a tendance à progresser.

Jean-Claude Jaillette / Attention aux généralisations. L’usage des herbicides est moins le fait des agriculteurs que des particuliers, des entreprises ferroviaires, des golfs ou des entreprises de travaux publics. Ils représenteraient 60% des utilisateurs selon une estimation effectuée en Bretagne. Ne sollicitons donc pas trop les chiffres.

Christian Vélot/ Sauf qu’aux Etats-Unis, le rapport Benbrook enregistre une progression de 65 000 tonnes d’herbicides entre 1999 et 2004 qui ne concernent que le secteur agricole. Et puis ne soyons pas non plus naïfs ! Il faut savoir que Monsanto qui commercialise aussi l’herbicide Round up gagne sur les Ogm monsanto.jpgdeux tableaux. Sur ses semences génétiquement modifiées et sur son herbicide. C’est si vrai que dans leur contrat avec la firme semencière américaine, les agriculteurs doivent renoncer à acheter du glyphosate générique et s’engager à ne prendre que du Round up. Je le maintiens : les OGM, pour la majorité d’entre eux, aggravent la pollution environnementale. Autre question qui est loin d’ être annexe : que devient l’insecticide produit par les plantes OGM ?

Jean-Claude Jaillette : Et que devient celui qui est pulvérisé ? C’est trop facile de comparer un état de nature virginal et le monde satanique des OGM !

Christian Vélot/ Justement, on aimerait bien comparer ce que pèsent les pesticides pulvérisés classiques et ceux produits par les plantes OGM. Il n’y a eu que deux études pour évaluer le volume des insecticides produits par le Maïs 810 Monsanto. Deux études, c’est trop peu pour se faire une opinion définitive. Reste qu’ elles convergent l’une et l’autre pour dire que la quantité d’insecticide serait 500 fois supérieure aux pulvérisations classiques. Encore une fois, notre connaissance est beaucoup trop fragmentaire pour acter un tel chiffre. Reste un constat de bon sens : le maïs OGM produit en continu de l’insecticide alors que dans l’agriculture conventionnelle, les aspersions ne sont que ponctuelles et sporadiques.

« On risque la sortie de route »

Jean-Claude Jaillette / Reconnaissez qu’à force de vouloir convaincre a tout prix en mettant en avant des études approximatives, on risque la sortie de route. C’était d’ailleurs le cas dans le premier rapport de Yvon Le Maho en 2008 (Directeur de recherches au CNRS et membre du ogm tract .jpgComité de préfiguration de la Haute autorité sur les OGM ) qui a conduit à la clause de sauvegarde. Des erreurs de bibliographie, sur les noms, sur des références improbables que n’avaient pas manqué d’épingler les experts de l’Afssa..

Christian Vélot/ Je vous l’accorde : il y a eu des erreurs à cette étape-là du rapport . Mais d’abord, elles ont été rectifiées par Yvon Le Maho dans le rapport qu’il a rédigé pour défendre le moratoire à Bruxelles. Et dans mon livre, je peux vous assurer que j’ai fait très attention. Les études dont je parle sont sourcées et ont été dûment vérifiées Mais je veux revenir sur l’idée que vous avancez selon laquelle, page 137 de votre livre, il n’y pas de problème avec la toxine insecticide produite par le maïs Monsanto 810. L’argument massue est le suivant : qu’importe que ce maïs génétiquement modifié génère 500 ou 800 fois plus de pesticides, puisque la toxine responsable est la même que celle utilisée en agriculture biologique et qui est produite dans la bactérie du sol. Une toxine qui serait donc tout ce qu’il y a de plus naturelle.

Jean-Claude Jaillette/ Oui, c’est exactement ça...

La toxine pesticide du maïs Monsanto ? Bio ou pas Bio ?

Christian Vélot/ : Eh bien non ! Cette toxine n’est pas la même que celle utilisée en agriculture biologique. Il faut savoir qu’au préalable, on modifie le gène de cette bactérie du sol. On va enlever des petits de bouts du gène que l’on remplace par des petits bouts de gène de virus de plante. Ce n’est donc pas le gène naturel mais bien un gène modifié. On appelle ça une CGA : « construction génétique artificielle ». Le fait que le ogm-pomme-deux-tiges.jpggène soit reprogrammé entraîne, la plupart du temps, une modification de la protéine elle-même. Dans le cas des toxines Bt, la formule chimique des protéines est même modifiée jusqu’ à hauteur de 40%. Autre différence de taille : dans le maïs Monsanto, la protéine est soluble alors qu’a l’état naturel, celle de la bactérie du sol , elle est de forme cristalline. Conséquence : elle ne tue pas seulement la pyrale, le ravageur du maïs, mais aussi un autre insecte ravageur : la sésamie.

Or sachez que la toxine utilisée en Bio n’a aucun effet sur la sésamie. Cela veut bien dire qu’on a affaire à un nouvel insecticide produit dans des quantités considérables et qui a de nouvelles propriétés physico chimiques, un nouveau spectre insectogène et qui n’a jamais été évalué comme un nouvel insecticide au prétexte qu’il serait le même que celui vendu en Bio. C’est là, je pèse mes mots, une véritable supercherie. Et quand vous avancez qu’il n’y a aucune étude qui montre les effets néfastes de ce mais OGM, je suis désolé de vous contredire. Entre 2003 et 2008, des études universitaires sur la toxine produite par le maïs OGM montrent que celle-ci a bien des effets toxiques sur un papillon de nuit, les coccinelles, les lombrics ou encore des guêpes qui sont les amis du maïs car prédatrices des œufs de la Pyrale, la ravageuse du maïs.

Jean-Claude Jaillette Alors expliquez-nous pourquoi les experts de l’ Afssa et de l’Efsa ne prennent pas ces recherches en compte alors qu’ils ont analysé une centaine d’études ?

Christian Vélot/ . Vous mettez quelqu’un au bord d’une autoroute et vous lui dites de surveiller l’accidentologie de 1000 voitures. Il voit 1000 voitures passer et il ne voit aucun accident. Conclusion : la voiture, c’est un moyen de transport archi sûr. Il n’y a aucun danger à conduire. C’est un peu ça l’attitude de l’Afssa. Mais si quelqu’un est resté sur le bord de l’autoroute un peu plus longtemps et observe un accident au passage de la 1756 ème voiture, que doit-il faire ? Se taire ? Relativiser ? Regarder ailleurs ?

Jean-Claude Jaillette / Facile ! Je répliquerai par une autre fable : si vous demandez à quelqu’un de manger des pommes de terre et seulement des pommes de terre, pendant deux mois, je vous assure, qu’on va constater des problèmes digestifs. Voir pire. Faudra-t-il exiger la suspension sine die de la consommation de frites jusqu’aux résultats d’une expertise sur l’éventuelle toxicité des pommes de terre ?!

Christian Vélot/ Ce qu’il convient d’ entendre, au-delà des arguments polémiques, c’est que la Biologie est une science empirique et qu’il faut avoir du recul pour statuer. Surtout lorsque rien ne presse à part l’appétit économique de Monsanto.

Jean-Claude Jaillette/ : Sur le Maïs OGM, on ne manque pas de recul. Je me répète mais quinze ans de production et de consommation sans accident, ce n’est pas négligeable !

Christian Vélot/ Sauf que les études universitaires concernant les effets sur la faune datent de 2003. Soit cinq ans après la première autorisation en Europe. Si l’ Afssa était vraiment dans son rôle, elle aurait du dire que, eu égard à ogm Maman.jpg ces conséquences inattendues sur la faune non ciblée, il serait bon d’ être prudent. Et de solliciter des vérifications. Et puis s’agissant des questions de la santé des personnes, qui est allé vérifier que les OGM n’ont aucune incidence sur l’Homme aux Etats-Unis ? Personne.

Jean-Claude Jaillette / Que suspectez vous au juste ?

« Quand les experts sortent de leur rôle »

Christian Vélot/ Ca ne va pas vous plaire, mais quand les experts de l’Afssa signent une pétition contre le moratoire français sur le Monsanto 810 qui n’est pas encore décidé, c’est, au fond, qu’ ils souhaitent avant tout qu’on la cultive. Pourquoi ? Je comprendrais parfaitement qu’ils martèlent qu’ils n’y a pas de danger à leurs yeux, mais pourquoi monter au front pour obtenir un feu vert industriel ? Désolé, mais, là, ces experts sortent de leurs rôle.

Nouvel Observateur / Autre controverse : le risque de dissémination des pollens Ogm qui rendrait le maïs transgénique invasif.

Jean-Claude Jaillette/ : Les études dont nous disposons semblent montrer que la coexistence du maïs hybride classique et du maïs Monsanto est parfaitement possible.

Christian Vélot/ Pierre Henri Gouyon, (Professeur au Muséum national d’Histoire Naturelle de Paris et membre du Conseil scientifique du CRIIGEN). qui est un des experts en ce domaine...OGM champs_mais.jpg

Jean-Claude Jaillette / Un expert parmi d’autres ...

Christian Vélot/ Oui, mais un des experts qualifiés sur le sujet : il faisait partie de la Haute Autorité provisoire. Et il se dit pour le moins réservé sur l’argument du « pollen de maïs lourd » qui ne pourrait se déplacer au-delà de huit mètres ! Il s’avère que le vent existe et qu’on trouve des concentrations constantes de pollens de maïs à une altitude de 1800 mètres au-dessus des champs de maïs. Ils peuvent alors être transportés par les courants aériens sur des distances considérables allant de quelques kilomères jusqu’à une centaine de kilomètres La coexistence est possible, c’est exact, mais pas dans le respect du cahier des charges des autres agricultures. C’est si vrai que Bruxelles veut imposer une présence fortuite de 0,9% dans les produits de l’agriculture Bio.

« Pourquoi pas des Régions 100% OGM ? « 

Jean-Claude Jaillette / Pour limiter les risques, Antoine Messéan (Inra) suggère de spécialiser des territoires, voir des zones ou des régions sur des cultures OGM. Il y a donc des solutions...

Christian Vélot/ Ca, c’est idéal sur du papier blanc. Mais allez expliquer à des exploitants qu’ils doivent déménager du Nord au Sud ou l’inverse parce que chez eux ça sera OGM ou rien....OGMagriculteur-champ.jpg

Jean-Claude Jaillette/ : Allez aux Pays-bas et vous verrez qu’il est possible d’organiser des territoires spécialisés.

Christian Vélot/ Revenons aux 0,9% de contamination tolérée. C’est le seuil officiel que retient aujourd’hui Bruxelles. Mais j’attire votre attention sur le fait qu’ une plante OGM est conçue pour posséder un avantage sélectif. Elle pourra donc prendre le pas sur ses congénères conventionnels dans un environnement agricole donné. Très vite ce seuil purement administratif et qui ne correspond à aucune logique biologique, sera dépassé. On évoque déjà son élévation à 1,1%.

Jean-Claude Jaillette/ En fait, vous estimez que la coexistence n’est pas souhaitable. Qu’elle est dangereuse Et qu’il faut par conséquent proscrire les OGM. Vous êtes passé insensiblement du doute sur les OGM à leur interdiction. Ça va vite...

Christian Vélot/ Oui, l’interdicion est envisageable dés lors que l’utilité sociale n’est pas démontrée.

Nouvel Observateur / Prenons les choses à l’envers. Christian Vélot. Quelles seraient à vos yeux les études qui pourraient lever vos appréhensions ? C’est utopique cette question  ?

Christian Vélot/ Pas du tout. Moi, je souhaiterais que les OGM soient évalués comme les pesticides pour ce qui relève du risque sanitaire. Somme toute logique puisque ce sont des plantes pesticides. Ce qui implique alors des études sur trois mois sur trois espèces différentes nourries avec du maïs OGM. Plus des tests à deux ans sur des rongeurs dans les mêmes conditions.

Jean-Claude Jaillette
/ Vous êtes conscient qu’à ce régime-là, on trouvera toujours quelque chose qui cloche. Si on nourrissait quelqu’un pendant trois mois avec seulement des pigeons ou du sorgho qui contiennent - on le sait peu - du cyanure, ou encore du soja, qui recèle des perturbateurs endocriniens, on aurait forcément des surprises désagréables. Faut-il pour autant interdire le sorgho ou le soja ?

Christian Vélot/ Les doses absorbées sont très faibles parceque les populations qui se nourissent avec le sorgho diversifient leur nourriture. Mais qui sait aujourd’hui qu’il mange ou pas des Ogm ? Et dans quelle quantité ? Je reviens à ma démonstration : dans le cadre des évaluations officielles, aucune étude n’a été menée à plus à de trois mois sur des rongeurs. Et pour les ruminants, ça ne va pas au-delà de 14 à 28 jours. Quant aux rats, Ogm rats.jpgil faudrait des études sur deux ans parce que c’est la durée de vie d’un rat. Et là, les semenciers répliquent que financièrement, ça serait trop cher et que ça ne vaudrait pas le coup. Deux ans sur des rats des deux sexes, car les pesticides sont des perturbateurs endocriniens, c’est une facture d’ un million d’€.

Jean-Claude Jaillett
e/ Mais si : il y a des rats qui ont été étudiés 128 jours....

Christian Vélot/ Non, pas dans le cadre des évaluations officielles.

Jean -Claude Jaillette/ : Vous oubliez cependant une petit détail essentiel : l’accord international, auquel ont d’ailleurs participé des scientifiques, sur le principe de l’ "équivalence des substances" qui ne fait pas de différence entre une plante OGM et une autre. C’est précisément en application de ce principe, mondialement reconnu, que l’on n’exige pas les mêmes contrôles sur les OGM que ceux en vigueur sur les pesticides ou les médicaments.

Christian Vélot/ Vous n’ignorez pas non plus que ce principe d’"équivalence en substance" fait aujourd’hui controverse partout sur la planète scientifique. Vous connaissez le rapport du projet Encode ? Trente-cinq groupes de recherche de quatre-vingt organisations dans le monde qui remettent complètement en cause les fondements de cette notion.

La Guerre des études, des experts et des rapports

Jean -Claude Jaillette/ C’est toujours le même mécanisme : tout ce qui a fait consensus sur la fiabilité des Ogm est récusé. Mais en revanche, la moindre enquête qui remet en cause les consensus fait la Une des journaux blablabla.jpg pendant des semaines. Je pense à l’étude d’ Arpad Pustzai en Grande Bretagne sur la pomme de terre transgénique qui affecterait les organes digestifs des rats ou à celle portant sur le monarque ou à l’étude autrichienne qui concluait à la modification des organes des souris et à la baisse de leur fertilité. Au bout du compte, on s’aperçoit qu’il y a des biais, que les manipulations ont été menées de manière peu conforme, que les échantillons ne collent pas ou que les interprétations sont hâtives... Mais de ces démentis-là, on n’en voit que rarement la trace. Pour ainsi dire jamais. Ou en tous petits caractères.

Christian Vélot/ L’étude autrichienne, je l’écarte, parce qu’elle n’a pas été publiée ...

Jean -Claude Jaillette/ Si, partout dans les médias. A tel point qu’elle a justifié la clause de sauvegarde du gouvernement autrichien sur le Monsanto 810 !

Christian Vélot
/ Elle n’a pas été publiée dans une revue scientifique. Mais vous savez, des erreurs de ce type dans l’autre sens, on peut en trouver en quantité. Pour l’étude de Pustzai , il y a des choses critiquables mais elle a été publiée dans le Lancet...

Jean -Claude Jaillette/ Parce que le Lancet ne voulait pas prêter le flanc à des accusations d’étouffement du travail de Putzai qui faisait alors polémique en Grande Bretagne. Mais ce fut contre contre l’avis, unanime, du comité de lecture....Pusztailancet.gif

Christian Vélot/ Ecoutez, pourquoi toutes les études produites par les firmes semencières seraient-elles incontestables ? Et que toute les autres, de source indépendante, seraient suspectes ? A passer sur le grill ?

Jean -Claude Jaillette/ Mais c’est tout le contraire ! Vous ne décrivez pas la réalité ! Vous ne lisez pas la presse !

Christian Vélot/ A l’ Afssa en tout cas, c’est très exactement leur disposition d’esprit. Et c’est tout de même formidable de voir qu’à L’Efsa, les avis sont quasiment toujours rendus à l’unanimité des experts européens ! Jamais de bémol. Toujours l’accord parfait.

Nouvel Observateur : Ce qu’on peut dire pour vous mettre d’accord, c’est que dans l’opinion , tous les sondages en font foi, il y a une prédisposition à mettre en cause la vérité officielle tranquillisante sur les OGM. Et que dans la communauté scientifique, on observe en revanche, une très grande réserve à l’égard de tout ce qui altère l’image du progrès. D’un côté, une hostilité quasi réflexe face aux manipulations génétiques du vivant d’autant que les industriens de pointe sont américaines. De l’autre un sentiment de citadelle assiégée par les forces obscures du "talibanisme vert". J’exagère à peine au vu de ce qu’on peut lire dans nos forums sur le site Nouvelobs .com.

Reste une question. Est-ce que ce débat n’est pas dépassé sachant que les surfaces cultivées en OGM progressent de 10% par an et que dés 2007, pour le seul soja, comme le rappelle Jaillette dans son livre, 58, 6 Millions d’hectares étaient OGM et 32,4 millions non OGM. La messe est-elle dite ?

La messe OGM est-elle dite ?

Christian Vélot/ Non, je ne le crois pas du tout. La messe OGM est loin d’être dite. Les OGM aujourd’hui, c’est 3% des surfaces cultivables. Vous dites, Jean-Claude Jaillette, 8%, mais ce n’est guère plus. Et 80% de ces 125 millions d’hectares plantées en OGM sont concentrées sur le continent américain.OGMcarte.jpg N’oublions pas que l’intention déclarée des firmes semencières, c’était d’avoir en Europe 50% de maïs OGM et sans doute aussi de colza OGM en 2000. Et il y en a moins de 0,1 % en 2009 ...

Jean -Claude Jaillette/ : Je ne sais pas si la messe est dite mais tout indique que la progression des OGM est formidablement rapide partout dans le monde. Que les premiers concernés, les agriculteurs, ne s’en plaignent manifestement pas. Tout au contraire, puisque leur rendement augmente. Ce que je redoute, c’est que dans la grande compétition internationale sur la génétique agricole, la France soit vassalisée. Qu’elle devienne dépendante des semenciers américains. Et absente de ce gigantesque marché mondial. Bien triste, quand on sait que notre pays, première puissance agricole européenne, a contribué à inventer la technologie de l’OGM. Qu’elle fut même pionnière comme je le rappelle dans mon livre : le premier maïs transgénique , qui le sait ?, est l’œuvre du français Philippe Gay en 1992. Un homme que j’ai rencontré et qui est aujourd’hui bien amer.

Il faut savoir que Monsanto, contrairement à ce qu’on raconte, n’est pas du tout le premier semencier mondial, loin de là. Mais, dans la course aux brevets, oui, la firme fait course en tête. Savez vous qu’elle investit dans la seule recherche 2 millions de dollars toutes les 24hs ! Alors que le récent plan français sur les biotechnologies végétales, c’est tout juste 45 Millions d’ € sur ... trois ans. Sur ce constat, oui, la messe est en train d’être dite. En bridant la recherche et les cultures OGM en France, en procédant à la fauche sauvage, je n’hésite pas à affirmer qu’on fait le jeu de Monsanto.

Christian Vélot/ Est ce que l’on doit toujours systématiquement concurrencer les Américains sur leur propre terrain ? Ne peut-on pas faire nos preuves sur une agriculture plurielle ? A-t-on souffert de l’interdiction d’importation du bœuf aux hormones ? Faut-il foncer tête baissée dans une seule et même technologie, celle des Ogm ? Ne peut-on pas étudier les autres alternatives. Les cultures vivrières notamment qui permettraient à des populations qui aujourd’hui souffrent de la faim de s’approvisionner. N’oublions pas que 80% des individus qui souffrent de malnutrition sont des paysans. Et que si on permet à chacun de ces paysans de vivre de sa terre, on peut résoudre 80% des drames de la sous-alimentation. J’observe d’ailleurs que la FAO nous dit que l’on peut nourrir avec l’agriculture d’ aujourd’hui 12 Milliards de personnes. Il y a donc de la marge ! On veut nous faire croire que le noeud du problème est biotechnologique. Il est d’abord politique.ogmCfres.jpg

Jean -Claude Jaillette/ : Le chiffrede la FAO est peut-être une vérité statistique moyenne mais dans la réalité, c’est pure chimère. Les sites de production sont formidablement mal répartis et ne correspondent pas aux besoins les plus criants des populations concernées, vous le savez très bien. La vérité, c’est qu’en quarante ans, la surface cultivée pour nourrir un habitant a été divisée par deux. Que la hausse des rendements de l’agriculture traditionnelle, multipliée par deux dans la même période, a permis de faire face mais ne permettra pas de satisfaire une planète de plus en plus peuplée. 1 milliard et demi d’êtres humains souffrent déjà de la faim et les surfaces cultivées se réduisent. Si l’on ne veut pas défricher les dernières grandes forêts, que faire ? La solution OGM est une des solutions. Peut-être pas la seule. Mais elle a fait ses preuves.

Christian Vélot/ Je crois au contraire que d’autres solutions existent. La renaissance d’une agriculture de proximité par exemple qui peut largement permettre de contrer les crises alimentaires là où la faim se fait le plus sentir. C’est le modèle de l’agriculture intensive qui est en crise. Qui fait produire du soja en Amérique latine qu’on exporte ensuite en Europe pour nourrir veaux et cochons des pays riches. A ne pas regarder les alternatives agronomiques locales et régionales, à foncer tête baissée vers deux ou trois solutions biotechnologiques miracle, on se leurre. Et on livre à quelques grands groupes nord américains l’agriculture mondiale clés en main.

Jean -Claude Jaillette/ : Refuser la domination de ces trusts, ça passe précisément par la conception , comme en Chine, d’OGM locaux spécifiques au milieu. Alors seulement on peut prétendre à l’indépendance.

Propos recueillis par Guillaume Malaurie le 18/05/2009

(1) Jean Claude Jaillette avait supervisé le 1° novembre 1996 la Une de Libération "Alerte au Soja fou" . Il a déja publié "Les dossiers noirs de la malbouffe" (Albin Michel) et "Le procés de la vache folle n’aura pas lieu" ( Hachette Litteratures) .

(2) Christian Vélot est membre du CRIIGEN (Comité de Recherche et d’Information Indépendantes sur le génie génétique).