Tournesols mutés, OGM cachés !

Des trucs louches dans la soupe, pour Politis, 21 mai 2009, par Patrick Piro

La déferlante des « plantes mutées » se prépare. Obtenues par des manipulations génétiques autres que l’insertion de gènes étrangers, elles sont dispensées des contraintes imposées aux OGM classiques.

Ca y est, la technologie ExpressSun est « enfin disponible » sur le marché français, annonçait le 4 mai dernier un communiqué du semencier Pioneer : membre du groupe chimique DuPont de Nemours, il a fini par obtenir l’homologation de son herbicide Express SX, et va donc proposer aux agriculteurs sa nouvelle lignée de tournesols « ExpressSun », qui lui est tolérante. « Véritable innovation [
], très attendue par la filière », vante la firme : la plante peut désormais être traitée après sa levée, ce qui rend le désherbage plus efficace. Lancés en 2006, ces tournesols couvrent déjà 300 000 hectares en Europe centrale et de l’Est. En France, on n’attend que quelques expérimentations cette année. Mais à terme, rêvent certains spécialistes, ce type de tournesols pourrait capter la moitié du marché français.

La stratégie est désormais classique : l’agrochimie vend une technologie aux agriculteurs, un kit comprenant des semences qui n’exprimeront leur « performance » qu’avec l’application d’une spécialité chimique pour laquelle elles ont été mises au point. Le plus notoire est le Roundup Ready de Monsanto : des plantes OGM dans lesquelles a été introduit un gène de résistance au Roundup, le désherbant le plus vendu au monde. Ce n’est cependant pas ce type de manipulation (transgénèse) qui a rendu les tournesols Pioneer résistants à l’Express SX, mais une mutation de leurs propres gènes après exposition à une substance chimique (mutagénèse chimique).

Quoi qu’il en soit, il s’agit bien d’organismes génétiquement modifiés, décrits comme tels par l’Union européenne. Ils sont pourtant exclus du champ d’application de la fameuse directive 2001/18, qui réglemente la culture des OGM en plein champ ! Donc : pas de demandes d’autorisation, ni d’évaluations d’impacts sur la santé et l’environnement, ni d’obligation d’étiquetage mentionnant leur pedigree. « Nous consommons déjà à notre insu du blé et des légumes mutés, souligne Guy Kastler, coordinateur du Réseau semences paysannes [1]. Pourtant, même si ces OGM clandestins n’ont pas été obtenus par franchissement de la barrière d’espèce, les risques sont identiques à ceux des cultures transgéniques.

 » Tout d’abord, des études montrent que la mutagénèse, technique agressive, peut provoquer plus de désordres génétiques que la transgénèse, avec des conséquences potentielles sur la santé (allergies notamment), comme on l’a vu avec certains OGM « classiques ». Ensuite, après une décennie d’utilisation, aux États-Unis surtout, les cultures tolérantes aux herbicides ont provoqué d’inquiétants déséquilibres. Alors que les firmes promettaient une réduction des quantités de pesticides utilisés, la multiplication des « mauvaises herbes » résistantes à cette chimie provoque au contraire une escalade des doses, souvent vaine.

De plus, comme on le redoute avec les OGM classiques, des gènes mutants pourraient contaminer par croisement d’autres espèces de manière incontrôlable. Le risque est certes minime avec le tournesol (sauf avec des variétés sauvages). Il est en revanche avéré pour le colza
dont une lignée mutée est attendue pour 2011. C’est BASF qui la prépare avec sa technologie Clearfield, similaire à l’ExpressSun. La firme attend d’ailleurs l’homologation imminente en France de son herbicide pour des tournesols, concurrents directs des variétés Pioneer. Subtilité pernicieuse : c’est « naturellement » que sont apparus un jour des tournesols résistants à l’herbicide de BASF, dans des champs traités pour d’autres cultures. « Sélectionnés de manière classique, ils échappent donc à la catégorisation OGM, avantage déterminant aux yeux de la firme », relève Éric Meunier, d’Inf’OGM. Le tournesol Clearfield est déjà cultivé sur 700 000 hectares en Europe centrale et de l’Est. « Mais les risques restent inchangés, insiste Guy Kastler. Ces pourquoi nous demandons l’interdiction de toute plante fabriquée pour résister aux herbicides, génétiquement manipulée ou non. »

Notes

[1] À l’appel du Collectif anti-OGM 31 (http://www.ogm31.org), des militants ont manifesté mercredi 20 mai au Centre technique interprofessionnel des oléagineux métropolitains (Cetiom) de Bollène, qui cultive en démonstration des tournesols mutés.

*Des milliers de plantes mutantes*

Provoquer des mutations génétiques au sein des plantes pour obtenir des propriétés intéressantes : la technique (mutagénèse) date d’une cinquantaine d’années, mais elle restait une bouteille à l’encre. Jusqu’aux progrès fulgurants du séquençage du génome, qui facilite l’identification des mutations favorables. Outre l’exposition à une substance chimique, l’autre grande voie est l’irradiation (par rayonnement gamma). Ainsi l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) appelait-elle pompeusement en novembre dernier « au réveil des technologies de sélection pour aider à endiguer la faim dans le monde », offrant ses services pour aider à « dévoiler le potentiel caché des plantes ». On l’ignore généralement, mais l’AIEA collabore depuis 1964 avec l’agence onusienne de l’agriculture et de l’alimentation (FAO), et recense déjà 3 000 variétés mutées par irradiation, issues de 170 espèces. Dédouanement des pronucléaires : « Nous ne faisons qu’accélérer considérablement le processus des mutations naturelles spontanées »

P. P.