Selon un mathématicien, la fiabilité statistique des études portant sur les effets sanitaires des OGM est insignifiante

Il faudrait tout oublier. Des affirmations définitives sur la toxicité ou l’innocuité des organismes génétiquement modifiés (OGM), il faudrait ne rien retenir - ou vraiment pas grand-chose. C’est, en substance, la thèse que défend Marc Lavielle, seul mathématicien membre du Haut Conseil des biotechnologies (HCB), instance qui a pour mission d’apporter son expertise sur des sujets comme les OGM et qui devait tenir, mardi 12 mai, sa toute première réunion.

Car, à en croire ce statisticien de l’Institut national de recherche en informatique et automatique (Inria), qui dirige un groupe de recherche sur les usages de la statistique dans le domaine de la santé, aucune étude de toxicologie n’est aujourd’hui en mesure de conclure, une fois pour toutes, que les OGM font - ou ne font pas - peser de risques sanitaires. La faute, selon lui, à des pratiques statistiques contestables et à des protocoles expérimentaux trop peu ambitieux.

"Aujourd’hui, explique le chercheur, les tests ne sont menés que sur des groupes de l’ordre d’une dizaine de rats, pendant quelques semaines..." Et le traitement statistique appliqué aux données issues de ces expériences - mesures de différents paramètres biologiques en fonction du régime alimentaire des rongeurs - permettrait de changer les conclusions du tout au tout.

On se souvient de la controverse autour du maïs MON863 : les chercheurs de Monsanto avaient conclu, en 2005, dans la revue Food and Chemical Toxicology, à l’absence de différences "significatives" entre les groupes de rongeurs examinés. Deux ans plus tard, des chercheurs français assuraient, dans Archives of Environmental Contamination and Toxicology, que la consommation du fameux OGM entraînait des troubles hépatiques et rénaux. Le piquant de l’histoire étant que ces deux conclusions, opposées, étaient tirées des mêmes données expérimentales : seule changeait la moulinette statistique à laquelle elles étaient passées...

Qui croire ? Marc Lavielle renvoie les deux analyses dos à dos - la première étant selon lui un peu "légère", la seconde ayant cherché à pallier cette "légèreté" au prix d’erreurs techniques. Pourtant, trancher le débat pourrait être simple : "Il faut fonder un cadre d’analyse statistique qui mette tout le monde d’accord, s’entendre sur une méthodologie commune qui permettrait de sortir de la suspicion généralisée", affirme-t-il.

Autre point de crispation : l’accès aux données expérimentales. Celles-ci sont tenues secrètes par les firmes agrochimiques qui financent et commanditent les études. C’est ainsi une action de Greenpeace devant une juridiction allemande qui avait permis la "réanalyse" des effets présumés du MON863. "La publicité des données est absolument nécessaire, explique M. Lavielle. A défaut, c’est un peu comme si on attribuait le prix Goncourt à un livre en ayant seulement eu accès à sa quatrième de couverture..."

Hélas, même avec l’accès aux données, le statisticien peut ne pas pouvoir se prononcer ! Le nombre de rongeurs testés est toujours trop faible pour détecter des effets fins. "C’est pourtant un travail qui est fait tous les jours par les statisticiens des laboratoires pharmaceutiques : on pose la variation d’un paramètre, par exemple le poids de l’animal, à partir de laquelle on estime qu’il y a un effet préoccupant, ensuite on établit le niveau de certitude qu’on veut atteindre dans la détection de cet effet. A partir de ces données, on peut établir la taille de l’échantillon nécessaire."

Marc Lavielle donne un exemple simple : pour détecter, sur le rat, avec une certitude de 99 %, une variation du poids du foie de l’ordre de 10 %, il faut un échantillon de cinquante rongeurs au moins. Sur un échantillon de vingt rats, la probabilité de détection du même effet tombe à 88 %. Avec dix rats testés, elle est d’environ 60 %.

Rien de révolutionnaire dans de telles pratiques : elles sont non seulement mises en oeuvre par l’industrie pharmaceutique mais aussi... par Monsanto lui-même. Avec malice, Marc Lavielle précise que l’agrochimiste américain met en oeuvre de telles techniques lorsqu’il s’agit de définir le nombre de questionnaires (2 500) à envoyer aux agriculteurs et obtenir une statistique fiable dans la compilation des réponses... Pourtant, s’agissant des rats et des OGM, "on en reste à des échantillons trop petits pour sortir de l’incertitude".

Le biochimiste Gilles-Eric Séralini, dont la "réanalyse" des données brutes de l’étude du MON863 est critiquée par Marc Lavielle, précise que des effets "statistiquement significatifs" de cet OGM sont désormais reconnus par la firme agrochimique. Qui, cependant, en conteste le caractère "biologiquement significatif"... Pour clore le débat sur la toxicité présumée des OGM, de bonnes pratiques statistiques sont certainement nécessaires ; elles ne seront sans doute pas suffisantes.

Source : Lemonde.fr, le 13 mai 2009, par Stéphane Foucart