France : OGM, mettre à plat les intérêts cachés.

L’indépendance de la recherche scientifique vis-à-vis des intérêts privés

L’indépendance de la recherche scientifique vis-à-vis des intérêts privésest cruciale à l’heure où des groupes de pression de tout poil tentent d’utiliser la science pour promouvoir leurs intérêts commerciaux. Entre autres histoires récentes d’abus d’intérêt, le New England Journal of Medicine rapportait en avril 2008 comment il avait été trompé en publiant une étude clinique montrant les bénéfices d’une détection précoce du cancer du poumon, alors que le principal investigateur dirigeait une fondation financée par un grand industriel du tabac.

Il serait absurde de dire que la recherche privée n’a pas de raison d’être ; elle joue un rôle essentiel et nécessaire dans le développement des technologies, des produits pharmaceutiques, diagnostiques ou agro-alimentaires que la recherche académique n’a pas vocation à mettre en œuvre, et pour lequel elle n’est pas armée. Mais la science suppose, en raison de sa méthode même, que toute avancée et application potentielle puisse être débattue.

Or un débat ne peut avoir lieu sereinement si l’une ou l’autre des parties cache des intérêts financiers liés au sujet du débat. Tout débat exige que les liens des protagonistes avec des groupes d’intérêt soient visibles. Ainsi, en science, il est désormais d’usage dans beaucoup de revues scientifiques que les auteurs d’articles précisent leurs sources de financement et les liens éventuels qu’ils entretiennent ou ont entretenu avec des sociétés privées.

En France, la question des abus d’intérêt s’est cristallisée notamment autour des plantes OGM. La suspicion règne : les uns soupçonnent certains scientifiques membres d’instances publiques officielles d’être liés à des entreprises agrochimiques ou biotechnologiques, et de biaiser de ce fait leurs analyses en faveur de l’autorisation des OGM ; les autres considèrent que les « anti-OGM » sont de partis-pris idéologique (altermondialiste, antiscience....). Dans ce débat récurrent, l’Association française pour l’information scientifique (AFIS) joue un rôle important. Pourfendeuse de l’astrologie, de la télékinésie et d’autres « pseudo-sciences », cette association d’inspiration rationaliste « se donne pour but de promouvoir la science contre ceux qui nient ses valeurs culturelles, la détournent vers des œuvres malfaisantes ou encore usent de son nom pour couvrir des entreprises charlatanesques » (1).

Selon l’AFIS, « la science ne peut résoudre à elle seule les problèmes qui se posent à l’humanité, mais on ne peut les résoudre sans faire appel à la méthode scientifique. Les citoyens doivent être informés des progrès scientifiques et techniques et des questions qu’ils soulèvent, dans une forme accessible à tous et en toute indépendance vis-à-vis des intérêts privés, quels qu’ils soient. »

L’AFIS et la mise en œuvre de ses principes

Ces principes sont très honorables et méritent d’être soutenus. Les conditions d’une information juste résident dans l’expression des controverses et d’analyses pluralistes. Toutefois, l’équilibre des avis ne semble pas se trouver réalisé à l’AFIS : l’association compte, dans son comité scientifique, des chercheurs appartenant à des entreprises de biotechnologies ou qui ont collaboré avec des industriels, alors qu’aucun membre d’ONG connue pour ses critiques des biotechnologies n’y figure ; il lui est donc difficile d’informer les citoyens en toute indépendance vis-à-vis des intérêts privés. Par ailleurs, le rationalisme invoqué, sous couvert de défense de la science, conduit à l’isoler dans la tour d’ivoire de l’expertise, où elle serait préservée des contingences sociales et politiques.

Dans un article récemment mis en ligne (2), publié en avril 2008 dans la revue Science et pseudo-sciences (SPS), Jean-Paul Krivine et Michel Naud, respectivement rédacteur en chef de ladite revue et président du conseil d’administration de l’AFIS, ironisent brillamment sur la décision prise le 9 janvier 2008 de suspendre la culture du maïs MON810, une variété « Bt » productrice d’une toxine insecticide, la seule plante OGM alors autorisée à la culture en France. Cette décision s’est appuyée sur le rapport remis par le « comité de préfiguration d’une haute autorité sur les organismes génétiquement modifiés », présidé par Jean-François Le Grand, sénateur UMP de la Manche. Le comité avait relevé « plusieurs faits scientifiques nouveaux qui concernent l’impact du MON 810 sur l’environnement, sur la santé humaine, l’économie et l’agronomie », et avait « fait état de questions insuffisamment prises en compte ou nouvelles comme devant être prises en considération dans l’évaluation des impacts de tout OGM » (3), ce qui avait justifié l’activation de la « clause de sauvegarde » contre la variété.

L’argument de la « science véritable »

Or les deux auteurs de l’AFIS estiment « que le dossier de la clause de sauvegarde est scientifiquement vide », comme l’attesterait un colloque organisé par l’AFIS le 17 janvier 2008 (4). Sans entrer dans la discussion technique – affaire de scientifiques – des différents problèmes soulevés par le comité Le Grand, la position de l’AFIS frappe par son étrangeté : rappelant qu’il n’a jamais été question pour elle « de regretter que des considérations autres que scientifiques soient prises en compte dans l’élaboration des décisions politiques », J.-P. Krivine et M. Naud considèrent néanmoins que la décision de suspension relève « d’une vision déformée de l’état des connaissances scientifiques », que l’on a « masqué la nature politique de la décision derrière un habillage scientifique ». En somme, on aurait paré une décision politique des atours chatoyants de l’expertise scientifique pour mieux la faire digérer par les élus de la majorité présidentielle, habituellement favorables aux plantes OGM. 

Cette vision n’est pas dépourvue de réalité : le gouvernement devait trouver le moyen de faire passer les doutes exprimés publiquement par Nicolas Sarkozy. Pour autant, elle traduit aussi une conception « angélique » et dépassée de l’expertise scientifique. D’une part, parce qu’elle présuppose que toutes les études d’impact nécessaires ont été menées sur le « MON810 », et de manière indépendante, ce qui n’est pas le cas ; d’autre part, parce que ce dossier met en présence des faits qui ne peuvent être déconnectés les uns des autres ; il n’y a pas la science d’un côté, et les « autres considérations » de l’autre : la science est interconnectée – c’est un fait sociologique, particulièrement dans le cas des OGM – avec des considérations qui ne relèvent pas de la méthode scientifique, qui sont de nature politique, socio-économique et juridique.

Le contexte social à considérer

Le thème de la dissémination des gènes d’OGM en est l’illustration la plus évidente. On sait, affirment J.-P. Krivine et M. Naud sur les bases des conclusions du colloque de l’AFIS, maîtriser la dissémination grâce au travail des semenciers « capables de fournir aux utilisateurs des semences pures de 99,5 à 99,99 % selon les espèces ». « La pollinisation croisée OGM vers non-OGM n’est pas plus ou moins dangereuse que tout autre pollinisation croisée », ajoutent-ils. Il reste que certains agriculteurs souhaitent cultiver des plantes dépourvues de toute trace d’OGM et qu’ils sont placés en position délicate vis-à-vis de leurs clients dès lors que toute possibilité de contamination n’a pas été éliminée à 100 %. Autrement dit, le « fait scientifique » relatif aux flux de gènes ne peut être isolé du « fait socio-économique et juridique » qui est que des parcelles OGM et non-OGM se côtoient, que certains agriculteurs veulent avoir la garantie du « non-OGM » et qu’ils pourront être amenés à porter leur préjudice devant les tribunaux.
L’AFIS regrette le temps béni – mais révolu – où l’expertise des scientifiques paraissait suffisante pour appuyer les décisions politiques. L’art du politique est de faire des compromis entre des positions contraires, de « calmer le jeu » aussi. Comme en science d’une certaine façon, où un consensus traduit non une vérité définitive mais une opinion collective tenant compte, à un moment donné, de l’état des savoirs et donc des « trous » de la connaissance. Dans le cas des plantes OGM, il est de l’intérêt général de prendre le temps d’étudier toutes les facettes du dossier, au cas par cas et dans la transparence, avant de décider, si cela se révèle utile pour la communauté, de cultiver une variété à grande échelle.

(1) http://www.pseudo-sciences.org
(2) http://www.pseudo-sciences.org/spip.php ?article918
(3) http://www.legrenelle-environnement.fr/grenelle-environnement/IMG/pdf/Avis_emis_sur_la_dissemination_du_MON810_le_9_01_2008-2.pdf
(4) http://agribiotech.free.fr/

Source : OGM : mettre à plat les intérêts cachés
lundi 15 septembre 2008
par Francisco Vercelli
http://www.vivagora.org/spip.php?article323