Si Monsanto avait été un individu, jouirait-il encore de toute sa liberté ?

La Mission Agrobiosciences a invité quelques chercheurs et observateurs avec qui elle travaille régulièrement à regarder et à analyser, sous l’angle de leur choix (économique, biologique, éthique, juridique...) le documentaire "Le monde selon Monsanto" réalisé par Marie-Monique Robin, et diffusé sur Arte le mardi 11 mars 2008 et à nous livrer leur réflexion et les questions soulevées par ce film particulièrement polémique.
Première réaction : celle de Matthieu Calame, chargé de programme à la Fondation Charles Léopold Mayer pour le progrès de l’Homme, qui soutient le site internet Combat Monsanto créé sur la base du film et du livre.

"La technologie ne se développe pas dans des néo-monastères, temples de la science, hors des contingences du monde. Si quelqu’un en doutait, le documentaire de Marie-Monique Robin le rappelle. L’originalité de son enquête est d’abord de plonger dans le passé, de lutter contre l’amnésie, cette « mémoire de poisson rouge » qui caractérise trop souvent les sociétés. Elle s’intéresse donc d’abord aux controverses abouties ou en voie d’aboutissement - PCB, dioxine, hormone laitière, Round-up. C’est la répétitivité du scénario jusque dans sa conclusion qui frappe : la controverse scientifique entretenue n’a jamais servi qu’à gagner du temps « take the money and run away », prend le fric et casse-toi.

-Peut-on en tirer des conclusions sur les controverses en cours ?

Je ne sais pas. Toujours est-il que l’AFIS (Association Française pour l’Information Scientifique) a publié sur son site une réaction de Marcel Kuntz, très hostile au reportage. Or, on y lit : « Afin d’examiner la validité scientifique du film, ce texte se concentrera sur les seuls arguments scientifiques relatifs aux seuls OGM. Les autres thèmes, Agent Orange, hormone de croissance bovine recombinante et l’herbicide RoundUp, tout comme les autres aspects (économiques, sociaux, etc.), mériteraient aussi d’être commentés mais le choix a été réalisé de se focaliser sur les arguments scientifiques maltraités dans le reportage. » Cette position illustre brillamment la thèse même de Marie-Monique Robin : amnésie sur le passé, silence sur les enjeux socio-économiques, et tentative de disqualification dans l’ordre de la recherche institutionnelle de chercheurs dubitatifs à l’égard des OGMs, sans qu’aucune conclusion soit tirée des errements du passé.

-Et quelles conclusions en tirer ?

A mon sens, celle de la carence monumentale du droit international. Si Monsanto avait été un individu, jouirait-il encore de toute sa liberté ? Le tout se résoudrait-il à des procès civils pour obtenir des réparations financières ? Or, de même que pour bien fonctionner la société doit trouver les moyens de maintenir un niveau minimal de vertu, les multinationales pour prospérer devront « faire le ménage », afin que les entreprises loyales ne soient pas contaminées par les pratiques, impossibles à défendre, de quelques rotten companies. Le cas Monsanto ne peut que nous interpeller au moment où le MEDEF fait de méritoires efforts pour moraliser les pratiques de certains de ses membres. Un grand chantier s’ouvre. Aux chercheurs d’y participer à leur niveau, compte-tenu du poids de la parole « scientifique » dans les sociétés actuelles, au prix peut-être d’une introspection sans concession sur le mode de fonctionnement actuel de leur profession."