Retrait étude Séralini : Monsanto cible le coeur de la science

Retrait étude Séralini : Monsanto cible le coeur de la science

Independent Science News | Food, Health and Agriculture Bioscience News
par Claire Robinson et Jonathan Latham, PhD, mai 2013

Richard Smith, ancien rédacteur en chef du British Medical Journal (BMJ), a un jour dit sous forme de plaisanterie que son rival The Lancet, au lieu d’un système de contrôle scientifique par des pairs, préfèrait la méthode consistant à jeter une pile d’articles dans l’escalier et publier ceux qui arrivaient jusqu’en bas. En une autre occasion, alors qu’on avait lancé le défi à Smith de publier un numéro du BMJ consistant exclusivement d’articles ayant été refusé par les pairs, pour voir si on s’en apercevrait, il avait répondu : « Comment savez-vous si je ne l’ai pas déjà fait ? »

Comme le montrent les anecdotes de Smith, les rédacteurs en chef de revue ont beaucoup de pouvoir dans le monde de la science – un pouvoir qui porte avec lui des occasions d’abus. L’industrie des sciences de la vie le sait bien, et a oeuvré pour accroître de plus en plus son influence et son contrôle sur l’édition scientifique.

Cette stratégie, parfois poursuivie avec la coopération active des éditeurs, est efficace et flagrante. En 2009, il a été révélé que le géant de l’édition scientifique Elsevier avait créé toute une revue médicale, complétée de son conseil éditorial, afin de publier des articles faisant la promotion des produits du fabricant pharmaceutique Merck. Merck fournissait les articles, Elsevier les publiait, et les docteurs les lisaient, sans savoir que la revue australienne Bone and Joint Medicine n’était qu’un leurre.

Passons rapidement à 2012, lorsque la revue scientifique Food and Chemical Toxicology (Food and Chemical Toxicology) a publié une étude causant un scandale international (Séralini et al., 2012). L’étude, menée par le Pr. Gilles-Éric Séralini de l’Université de Caen, suggérait qu’un maïs Monsanto génétiquement modifié (GM), et l’herbicide Roundup avec lequel il était cultivé posaient de sérieux risques pour la santé. Cette étude alimentaire de deux ans avait découvert que les rats nourris souffraient de lésions sévères au foie et rein, d’un accroissement de leur taux de tumeurs et d’une mort prématurée. L’herbicide (Roundup) et le maïs GM étaient tous deux des produits Monsanto. Corinne Lepage, ancienne ministre française de l’environnement, avait qualifié l’étude de « Bombe ».

Par la suite une campagne orchestrée a été lancée pour discréditer l’étude dans les médias et persuader la revue de se rétracter. Beaucoup de ceux qui avaient écrit des lettres de critiques au Food and Chemical Toxicology (appartenant à Elsevier) avaient des conflits d’intérêt avec l’industrie des biotechnologies et ses groupes de lobbying, mais ces conflits ne furent pas divulgués.

La revue ne s’est pas rétractée, mais quelques mois après, début 2013, elle a accueilli un nouveau « rédacteur en chef associé », pour les biotechnologies, Richard E. Goodman. Il s’agissait d’un nouveau poste, apparemment créé spécialement pour Goodman à la suite de « l’affaire Séralini ».

Richard E. Goodman est professeur spécialiste des allergies alimentaires au Food Allergy Research and Resource program de l’Université du Nebraska. Mais il est également ex-employé de Monsanto, où il a travaillé entre 1997 et 2004. Lors de son séjour chez Monsanto il a évalué le caractère allergène des semences transgéniques de l’entreprise, et publié pour le compte de l’entreprise des articles sur le risque allergène et les problèmes de sécurité relatifs aux produits alimentaires GM (Goodman and Leach, 2004).

Jusqu’à février 2013, il n’y avait aucune trace de relation entre Goodman et la revue. Sa désignation extrêmement rapide, directement au niveau du bureau éditorial principal, pose des questions importantes. Monsanto décide-t-elle désormais des articles qui seront publiés ou non sur les biotechnologies à la Food and Chemical Toxicology ? Et cela fait-il partie d’une tentative par Monsanto et l’industrie des sciences de la vie de prendre le contrôle du monde scientifique ?

Faire un amalgame entre une seule revue et l’ensemble de « la science » peut sembler exagéré. Cependant la publication contrôlée par les pairs dans l’esprit de la plupart des chercheurs fait bien autorité en science. Une fois qu’un article est publié dans une revue académique, il est intégré dans le corpus des savoirs orthodoxes, où il rejoint la découverte de la tectonique des plaques et la structure de l’ADN. Toute autre recherche, peu importe qu’elle soit novatrice ou exacte, n’est pas considérée. Comme l’a formulé avec mordant un chercheur à propos des données de sécurité sous « secret commercial » formant la base du processus d’homologation des produits chimiques et aliments génétiquement modifiés : « Si ce n’est pas publié, ça n’existe pas ».

Les liens de Goodman avec l’ILSI

Les affiliations avec l’industrie du nouveau vigile de la Food and Chemical Toxicology pour les articles concernant les biotechnologies ne se limitent pas à son emploi direct chez Monsanto. Goodman est activement et régulièrement impliqué dans les activités de l’International Life Science Institute (ILSI). L’ILSI est financé par les entreprises multinationales GM et agrochimiques, y compris Monsanto. Il développe des méthodes d’évaluations des risques complaisantes à l’égard de l’industrie visant les aliments GM et contaminants chimiques alimentaires, et les insère dans les règlementations gouvernementales.
L’ILSI se présente comme un organisme à but non lucratif, mais son infiltration des agences de réglementation est devenue hautement controversée en Amérique du Nord et en Europe. En 2005, des associations et des syndicats américains ont écrit à l’Organisation mondiale de la santé (OMS) afin de protester contre l’influence de l’ILSI sur les standards sanitaires internationaux régissant l’alimentation et l’eau potable. En conséquence, l’OMS a interdit à l’ILSI de participer à ses activités concernant la définition des standards sanitaires, en raison de ses sources de financement. Et en Europe en 2012, Diana Batani, alors présidente du conseil d’administration de l’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA), a dû démissionner en raison de son implication de longue date non déclarée dans les activités de l’ILSI (Robinson et al., 2013).

La nomination de Goodman à Food and Chemical Toxicology est également surprenante par le fait que cette revue possède déjà une expertise en sécurité des aliments GM. L’un des quatre rédacteurs en chef, José L. Domingo est professeur de toxicologie et de santé environnementale, et auteur de deux études exhaustives sur la sécurité des aliments GM (Domingo, 2007 ; Domingo and Bordonaba, 2011). Ces deux études ont été sceptiques sur la thèse de la sécurité des OGM. Donc, si la raison pour laquelle la Food and Chemical Toxicology a besoin d’un « rédacteur en chef associé pour les biotechnologies » est loin d’être claire, on voit par contre parfaitement bien pourquoi Monsanto aurait intérêt à s’assurer que « l’affaire Séralini » ne se répète jamais.

La manipulation de l’historique scientifique : le cas Paul Christou

La revue Food and Chemical Toxicology n’est pas la seule revue académique semblant être devenue captive des intérêts commerciaux. Après que la première campagne pour faire se rétracter Food and Chemical Toxicology au sujet de l’étude Séralini, la revue Transgenic Research a publié une
critique bien vigoureuse de l’étude et des chercheurs eux-mêmes (Arjo et al [15]., 2013). L’auteur principal de cette critique était Paul Christou.
Christou et ses co-auteurs vilipendaient le rédacteur en chef de la Food and Chemical Toxicology pour avoir laissé publier l’étude, sous la formule de « claire et flagrante violation des standards de l’édition scientifique ». Ils insistaient pour que le rédacteur en chef retire cette étude car « basée sur des données clairement faussées, elle viole les standards éthiques, et montre des preuves consistantes de malhonnêteté scientifique et d’abus des processus de révision par les pairs ». « Même une pleine rétractation de l’article Séralini », déclarait Christou, « ne saurait laver l’Internet des images incendiaires de rats cancéreux ».

Les mêmes auteurs impliquaient que l’étude Séralini était « frauduleuse », que les chercheurs avaient échoué à analyser les données objectivement, et que le traitement des animaux de laboratoire avait été inhumain.
Cela n’est pas la première fois que Christou attaque des découvertes scientifiques jetant un doute sur les semences GM. En 2001, Ignacio Chapela et David Quist de l’université de Californie avait rapporté dans la revue Nature que des variétés indigènes de maïs mexicains étaient contaminées par de l’ADN GM (Quist and Chapela, 2001). Cette question était alors, et demeure aujourd’hui, hautement controversée car le Mexique constitue le centre génétique d’origine du maïs. Comme pour l’étude Séralini, une campagne internet avait été menée contre Chapela et Quist, exigeant que le revue se rétracte. Puis Christou, comme il allait le faire plus tard contre l’étude Séralini, avait attaqué l’étude de Chapela et Quist dans un article de la revue Transgenic Research. Le titre était éloquent : « Des preuves scientifiques non crédibles sont présentées pour supporter la thèse d’une introgression d’ADN transgénique dans les espèces de maïs traditionnelles d’Oaxaca, Mexique » (Christou, 2002).

Répondant à cette campagne, le rédacteur en chef de Nature, Philip Campbell, avait demandé davantage de données à Chapela et Quist, et organisé une deuxième procédure de contrôle par les pairs. Un seul réviseur du groupe final de trois personnes avait soutenu la rétractation, et aucun n’avait présenté de données ou analyse contredisant la découverte principale de Chapela et Quist. La revue Nature avait néanmoins déclaré : « Les preuves disponibles ne sont pas suffisantes pour justifier la publication de l’article d’origine ». Des enquêtes ultérieures, basées sur les tests de différents échantillons, avaient rapporté la découverte de gênes GM dans les espèces indigènes de maïs mexicain (Pineyro-Nelson et al., 2009), d’autres non (Ortiz-Garcia et al., 2005).

Paul Christou à l’inverse n’a probablement eu aucun mal à publier l’une ou l’autre de ses critiques dans Transgenic Research. Il est rédacteur en chef de la revue. Et, tout comme Goodman, Christou est connecté à Monsanto. Monsanto a acheté l’entreprise de semences GM Agracetus (ex employeur de Christou), et possède à présent des brevets pour la production de semences GM pour lesquelles Christou est nommé comme inventeur.

Il est considéré comme une pratique normale de déclarer dans les articles scientifiques son statut d’inventeur de brevets en tant que conflit d’intérêt, mais Christou n’a divulgué aucun de ses conflits d’intérêt – en tant que rédacteur en chef de la revue ou en tant qu’inventeur de brevets – dans sa critique de l’étude Séralini.

L’affaire Ermakova : manipulation de la publication d’une étude scientifique

Non seulement les rédacteurs en chef de revues ont le pouvoir de bloquer dans leur propre revue la publication d’études indiquant des problèmes relatifs aux semences GM, ils peuvent aussi empêcher leur publication ailleurs. En 2007, la réputée revue académique Nature Biotechnology a lancé une
attaque extraordinaire contre les travaux de la chercheuse russe Irina Ermakova (Marshall, 2007). Ses travaux en laboratoire avaient révélé une augmentation de la mortalité ainsi qu’une diminution de la prise de poids et de la fertilité de rats nourris avec un soja transgénique tolérant au Roundup sur plusieurs générations (Ermakova, 2006 ; Ermakova, 2009).

Le rédacteur en chef de Nature Biotechnology, Andrew Marshall, avait contacté Ermakova en l’invitant à répondre à des questions sur ses résultats, qu’elle avait auparavant présenté uniquement lors de conférences. Il lui avait dit qu’il s’agissait d’ « une occasion de présenter vos propres résultats et conclusions dans vos propres termes, plutôt qu’une critique unilatérale ». Ermakova avait accepté.

Le processus qui s’en était suivi était aussi trompeur que hors normes. Le rédacteur en chef avait envoyé à Ermakova une série de questions sur ses recherches, à laquelle elle avait répondu. Elle avait ensuite de façon normale reçu l’ébauche de ce qu’elle pensait devoir être « son » article, la mentionnant comme auteur.

Toutefois l’article finalement publié fut très différent. Ermakova en tant qu’auteur avait été substitué par Marshall. Chaque réponse d’Ermakova aux questions était suivie d’une longue critique par quatre scientifiques pro-OGM (Marshall, 2007). La copie d’article auparavant envoyée à Ermakova, dont il apparût alors qu’il s’était agi d’un « faux brouillon », ne contenait pas ces commentaires critiques. On lui avait donc refusé la chance d’y répondre dans le même numéro de la revue. Et dans l’article final, le rédacteur en chef avait préservé les références des critiques tout en retirant beaucoup des références d’Ermakova, faisant apparaître ses affirmations comme non fondées.

Le comportement de la revue Nature Biotechnology par rapport à Ermakova a suscité la critique de nombreux scientifiques. La revue a également été sévèrement critiquée par certains médias. Harvey Marcovitch, ancien rédacteur en chef de revue scientifique et aujourd’hui à la tête du Committee on Publication Ethics (COPE), qui détermine les standards éthiques régissant les revues académiques, a commenté : « C’est un genre de publication que je n’avais encore jamais rencontré ». Il a déclaré qu’en lisant l’article il avait été frappé par « certaines choses surprenantes ». Il n’a pas souhaité spéculer ce qui s’était réellement passé : « Soit le rédacteur en chef a tenté une nouvelle forme d’expérience, lors de laquelle tout ne s’est pas déroulé comme prévu, soit il y a effectivement eu conspiration, ou quelque chose de ce genre ».
Le Dr Brian John de la campagne galloise GM-Free Cymru fut plus brutal, qualifiant le procédé « publication académique pour tabloïde impliquant tromperie, mensonge, duplicité et faute éditoriale ».

Acculé par les protestations, le rédacteur en chef Andrew Marshall finit par publier sur Internet sa correspondance électronique avec Ermakova. Cette correspondance démontre que ce n’est pas Marshall qui a « sollicité » les commentaires de chercheurs critiques, ce qui est la procédure normale, mais c’étaient les quatre scientifiques pro-OGM qui avaient approché la revue en proposant leur « critique », et bien qu’aucun d’entre eux n’ait été toxicologue, Marshall avait accepté. Ainsi ces critiques auto-désignés jugeaient la recherche d’Ermakova – qu’ils n’avaient jamais vu dans sa forme complète – « faussée de manière démontrable ».

La revue Nature Biotechnology a également évité de révéler la totalité des conflits d’intérêt des critiques d’Ermakova.
Bruce Chassy était l’auteur principal de deux publications majeures de l’ILSI, établissant des méthodologies d’évaluation de risque des semences génétiquement modifiées de manière à affaiblir les résultats ; ces méthodologies biaisées furent plus tard insérées dans les recommandations officielles de l’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA).

Vivian Moses était présidente de CropGen, un groupe de lobbying de l’industrie OGM, avec Monsanto parmi ses financeurs.
L. Val Giddings, qui était alors consultant pour l’industrie, était présenté dans l’article comme un ancien de la Biotechnology Industry Organization (BIO). Mais la revue Nature Biotechnology avait omis de préciser que Giddings avait occupé un poste majeur chez BIO – vice-président pour l’alimentation et l’agriculture – et que les financeurs de BIO incluaient des entreprises de semences transgéniques, parmi lesquelles Monsanto, Dow et DuPont.

Le dernier de ces quatre critiques, Alan McHughen, avait développé une variété de lin GM appelée le Triffid, dont il a été découvert en 2009 qu’elle avait contaminé les livraisons de lin arrivant en Europe depuis le Canada. Si tous ces conflits intérêts avaient été révélés, les lecteurs auraient pu juger les critiques d’Ermakova différemment.

Une publication scientifique en open source ?

Ces exemples montrent que la menace pesant sur l’édition scientifique de la part de l’industrie est bien réelle. Les opportunités de publication de vues critiques dont disposent les chercheurs sont rares. Cela est particulièrement vrai pour les revues très prisées que les médias consultent, et qui donc influencent l’opinion publique. Tout aussi problématique est le fait que peu d’institutions scientifiques soutiennent les chercheurs dont les découvertes contredisent les positions de l’industrie, comme Chapela l’a constaté lorsque l’université de Californie à Berkeley a tenté de lui refuser un poste suite à son étude controversée sur le maïs GM. De même pour les sources de financement, qui ont encore plus tendance à se faire rares pour ces chercheurs. Par conséquent la plupart des financements pour la recherche en biosécurité se retrouve chez les chercheurs liés à l’industrie.

Cela affecte directement la qualité de la science produite. Une étude récente sur la littérature scientifique a montré que la plupart des articles concluant que la nourriture provenant d’OGM égalait la normale étaient rédigés par les entreprises productrices d’OGM ou leurs associés (Domingo and Bordonaba, 2011). Ce n’est pas une coïncidence si la Norvège, un pays exempt de lobby agro-industriel, accueille l’unique institut sous financement public du monde, avec la mission de mener des recherches sur les conséquences environnementales, sanitaires et sociales de l’ingénierie génétique.

Il existe en principe des moyens, au sein du système existant, de mitiger ou neutraliser l’influence de l’industrie sur la possibilité des scientifiques à publier des études indépendantes et critiques. Le premier de ces moyens est la transparence de l’édition. Les rédacteurs en chef de revues doivent adopter les recommandations du COPE (Committee on Publication Ethics) et divulguer la totalité des conflits d’intérêt parmi le personnel et les responsables de publication.
Toujours en accord avec ces recommandations, les pairs réviseurs devraient être sélectionnés de façon à éviter les conflits d’intérêt. Si cela se révèle impossible, en raison du nombre de brevets et recherches financés par l’industrie, alors il convient de prendre soin de sélectionner un panel équilibré représentant une pluralité de points de vue. La revue Food and Chemical Toxicology est membre du COPE, mais ne publie pas d’informations sur les conflits d’intérêt des responsables de publication, et sa désignation de Goodman en remplacement de Domingo montre qu’elle ne cherche pas à les éviter.

Il pourrait bien être nécessaire de repenser de façon critique l’ensemble du concept de révision par les pairs. Les limitations de tout type d’opinion d’expert – d’un expert individuel ou d’un panel d’experts – sont acceptées dans le domaine de la médecine basée sur les preuves. Pour tenter de résoudre ce problème, des associations telles que la « Cochrane Collaboration » ont développé des méthodologies systématiques et transparentes visant à réviser et évaluer les données sur l’efficacité
de diverses interventions médicales. L’objectif est de permettre aux praticiens médicaux de prendre des décisions cliniques bien informées.

Les critères de révision sont établis à l’avance de manière transparente, laissant moins de place aux révisions tendancieuses. Si des désaccords surviennent, il est facile d’en identifier le motif puis de résoudre le problème. Cochrane met également en oeuvre des règles de prévention des conflits d’intérêt parmi les réviseurs et le conseil de rédaction.
L’approche Cochrane est largement respectée, et les leçons que la médecine basée sur les preuves a tiré à propos des conflits d’intérêt et la résistance aux pressions de l’industrie se trouvent aujourd’hui appliquées dans d’autres domaines, tels que l’exposition aux dangers environnementaux (Woodruff et al., 2011). Il n’existe aucune raison pour laquelle les revues scientifiques, y compris celles publiant des recherches sur les semences OGM, ne pourraient pas utiliser des méthodes similaires pour évaluer les articles, de façon à ce que moins de discrétion soit accordée aux experts montrant des conflits d’intérêt.
L’application de tels principes suppose un fort soutien de la part de la communauté scientifique en faveur d’une science indépendante. Cependant il se pourrait qu’un tel soutien n’existe pas en-dehors de la recherche médicale.

La revue Food and Chemical Toxicology a intégré Goodman, ex-employé de Monsanto et promoteur bien connu des positions de l’industrie, immédiatement après la publication d’un article controversé et critique des principaux produits de Monsanto. De ce fait, la direction de Food and Chemical Toxicology a outrepassé en interne les principes traditionnels appartenant à la culture de l’édition scientifique.
Simultanément, deux autres revues académiques majeures ont servi de plates-formes à leurs rédacteurs en chef pour perpétrer des abus non fondés et non scientifiques sans que cela ait une répercussion quelconque sur leur carrière. Marshall demeure aujourd’hui responsable de publication chez Nature Biotechnology. Le fait que les rédacteurs en chef de revues ne soient nullement sanctionnés pour un tel comportement suggère que la recherche indépendante chez les scientifiques n’a pas encore gagné toute son importance et que le principe de responsabilité dans le monde de l’édition scientifique peine à exister.

Il semble improbable que les revues scientifiques s’attaqueront de leur propre chef aux carences trouvées chez Food and Chemical Toxicology et ailleurs. Cela impliquerait de se confronter au problème fondamental qui est que la science académique aujourd’hui gagne largement sa vie en exploitant les conflits d’intérêt. Les universités offrent des consultations « indépendantes » aux gouvernements tout en acceptant de l’argent d’entreprises pour la « recherche ». Les entreprises distribuent cet argent aux universités, non pour la connaissance qu’il permettra de produire, mais plutôt en tant que rétribution de l’influence qu’il permettra d’acheter.

Ce genre de pratiques se constate au niveau individuel également. Les scientifiques occupent des postes académiques financés par le contribuable tout en bénéficiant de brevets, actions et consultations dans l’industrie. Si les revues et agences gouvernementales entreprenaient des actions pour éliminer les conflits d’intérêt, l’argent de l’industrie déversé dans la science s’évanouirait, du fait que les chercheurs financés par l’industrie perdraient leur influence.
Mais si les revues scientifiques ne trouvent pas un moyen de rendre le jeu équitable pour les études critiques, les quelques scientifiques qui restent encore capables de mener des recherches indépendantes dans l’intérêt du public pourraient trouver un modèle de publication alternatif : la révision par pairs publiques, ou « science en open source ». Il se pourrait même que de telles approches collaboratives en ligne revitalisent l’édition scientifique.

Si aucune réforme radicale n’est engagée, la publication révisée par les pairs, que beaucoup considèrent comme la caractéristique fondamentale de la science, aura subi une inversion remarquable. Depuis ses origines en tant que garantie de qualité et d’indépendance, elle sera devenue un outil d’imposition d’une vision, celle de la science d’entreprise, parvenue à un contrôle total. Richard Goodman, le nouveau rédacteur en chef associé de la revue Food and Chemical Toxicology pour les biotechnologies, possède à présent le pouvoir de ne jeter du haut des escaliers que les articles estampillés « approuvé par l’industrie ».

Traduction de l’anglais de Nadia Collot

Références
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Autres liens référencés dans l’article :
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[34] CropGen : http://www.powerbase.info/index.php/CropGen
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Traduction de l’anglais de Nadia Collot